Par Dr.Zakia Laaroussi
Nous ne traversons pas une crise du savoir au sens traditionnel. Ce qui se joue aujourd’hui relève d’un phénomène plus discret et plus radical : la neutralisation progressive de la question. Non par l’interdiction, mais par la saturation. Non par le silence, mais par un excès de bruit.
Il ne s’agit pas tant d’un appauvrissement intellectuel que d’un déplacement du rapport à la pensée. Celle-ci n’est plus une expérience exigeante, mais une simulation fluide, immédiatement consommable. TikTok, en ce sens, n’est pas une simple plateforme numérique : il est un dispositif symbolique où l’attention est mobilisée sans être engagée, où l’esprit est sollicité sans jamais être mis à l’épreuve.
La pensée véritable suppose une temporalité propre : lenteur, hésitation, reprise. Elle naît d’un écart entre la question et sa réponse, entre ce qui se donne et ce qui résiste.
Or cet écart tend aujourd’hui à disparaître. L’idée doit surgir immédiatement, se montrer, provoquer, puis s’éteindre. Le temps de la maturation est perçu comme une faiblesse, le doute comme une défaillance, et le silence comme une absence de contenu.
Ce que l’on demande n’est plus de comprendre, mais de réagir. Non d’habiter une question, mais de la traverser. L’étonnement remplace la vérité, l’émotion se substitue à l’argument, et la visibilité tient lieu de légitimation. Tout circule, tout s’exhibe, tout s’épuise sauf la pensée.
Il ne faut pas s’y tromper : ce dispositif ne détruit pas la connaissance frontalement. Il la rend indolore. Or connaître, au sens fort, est une expérience coûteuse. Elle engage le sujet, le déstabilise, l’oblige à se reconfigurer. Ici, le savoir est sans conséquence, l’idée sans mémoire, et la parole sans responsabilité.
Nous sommes donc moins face à une crise du contenu que face à une crise de la raison elle-même une raison qui renonce à sa lenteur constitutive, à son droit au doute, à l’éthique de l’hésitation. Une raison qui échange la question contre le geste, la vérité contre la tendance, et le sens contre le chiffre.
Et lorsque la pensée devient trop rapide, elle cesse paradoxalement d’arriver quelque part.
Ce n’est pas une critique morale d’une technologie, mais une interrogation philosophique sur la transformation de la conscience en surface de consommation. La pensée ne se résume pas, ne se performe pas, ne se met pas en scène. Elle résiste. Elle pèse. Elle dérange.
Les figures discursives dominantes de notre époque ne manquent pas d’assurance, mais elles manquent de fondation. Le propos est bref parce que l’idée ne tient pas. Le ton est affirmatif parce que le sens est fragile. La certitude devient un style, non une conclusion. Dire « je ne sais pas » n’est plus pensable : le doute ne produit pas d’adhésion mesurable, et l’algorithme ignore l’hésitation.
Ainsi, la raison se convertit en performance. La démonstration cède la place à l’énonciation, et la vérité se confond avec sa circulation. Elle n’est plus ce qui résiste à l’épreuve du temps, mais ce qui survit quelques secondes dans le flux.
Que reste-t-il alors de l’héritage d’Avicenne ?
Son « Orient » n’était ni intuition immédiate ni illumination facile. Il était discipline, ascèse, lente conquête du sens. Avicenne n’offrait pas la vérité ; il
exigeait qu’on en supporte le poids. Aujourd’hui, l’illumination est instantanée, déliée de toute préparation. Le sens se consomme comme un arrière-plan sonore : présent, mais sans transformation.
Et que reste-t-il d’Averroès ?
Son « Occident » n’était pas un culte de la raison abstraite, mais une éthique de la démonstration. Clarifier, pour lui, relevait d’une responsabilité. Démontrer était un acte moral. Aujourd’hui, la rationalité se réduit souvent à une ironie rapide, à une réfutation sans construction, à une critique sans généalogie. Une raison sans patience, sans projet, sans mémoire.
Le discours contemporain emprunte à l’Orient son vocabulaire suggestif et en vide la profondeur ; il emprunte à l’Occident sa rigueur apparente et en dissout la structure. Il en résulte une parole hybride : obscure donc réputée profonde, sarcastique donc présumée rationnelle. Mais rien ne s’y fonde, rien ne s’y établit.
La question essentielle demeure, bien que rarement formulée :
avons-nous affaire à de la pensée ou à sa mise en scène ?
Autrefois, la question engageait celui qui la posait. Elle blessait, elle obligeait, elle exposait. Aujourd’hui, elle est raccourcie si elle dure, modifiée si elle dérange, supprimée si elle n’adhère pas au rythme attendu.
Penser demeure une activité lente, pesante, souvent ingrate. Elle suppose solitude, échec, reprises successives. Elle exige d’accepter de ne pas savoir longtemps. Or cette temporalité est incompatible avec l’économie de la vitesse. On ne combat donc pas la pensée par la censure, mais par l’excès : une prolifération de discours qui finit par épuiser la capacité de discernement.
Nous habitons ainsi un espace intermédiaire, sans orientation claire. Nous invoquons les philosophes comme des références symboliques, sans traverser leur épreuve int
Pourrions-nous encore penser dans le vacarme?
