Par Zakia laaroussi
Ce qui s’est joué à Ksar El Kebir lors des dernières inondations dépasse largement le registre de l’événement climatique. La pluie n’a pas surpris la ville ; elle a surpris un système local qui avait pris l’habitude de gérer sans anticiper, d’administrer sans projeter et de représenter sans réellement gouverner. L’eau n’a fait que rendre visible ce qui, depuis longtemps, se construisait dans l’angle mort de la décision locale.
Il est essentiel de le dire clairement : cette situation ne relève ni d’un désengagement de l’État ni d’un manque de vision nationale. Sous la conduite éclairée de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste et lui accorde la guérison, le Maroc a fait du développement territorial, de la modernisation des infrastructures et de la justice spatiale des piliers de son projet de société. Les stratégies nationales existent, les orientations sont claires, les investissements sont engagés. Le problème surgit ailleurs, à l’endroit précis où la vision doit devenir action.
La gouvernance locale est aujourd’hui confrontée à un déficit de traduction politique. Entre les orientations nationales et leur mise en œuvre communale, s’est installé un espace de relâchement où certains élus ont confondu mandat et
présence, légitimité électorale et compétence de gestion. À Ksar El Kebir, la catastrophe n’est pas née de la violence des précipitations, mais de l’absence de politiques préventives, de la marginalisation des infrastructures invisibles et d’un rapport au temps limité à la durée du mandat.
Dans les démocraties territoriales matures, la ville est pensée comme un système complexe, exposé à des risques connus, mesurables et gérables. Ailleurs, l’urbanisme intègre la donnée climatique, la maintenance devient une priorité budgétaire et la responsabilité politique s’exerce avant la crise. Là où ces principes font défaut, la pluie devient un juge implacable. Elle révèle non seulement les failles techniques, mais surtout les failles politiques.
La décentralisation, lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’exigences fortes en matière de compétence, de contrôle et de reddition des comptes, se fragilise. Elle cesse d’être un outil de modernisation pour devenir un espace de gestion approximative. La proximité avec le citoyen, souvent invoquée, perd son sens lorsqu’elle ne se traduit ni par une meilleure anticipation ni par une protection effective des habitants. L’élection, à elle seule, ne protège pas une ville.
Le recours systématique à la notion de « catastrophe naturelle » participe d’une culture de l’évitement. Il dépolitise l’échec et neutralise le débat. Or une ville moderne ne s’effondre pas sous la pluie par fatalité, mais par accumulation de décisions reportées, de projets ajournés et de responsabilités diluées. L’urgence devient alors un alibi, et la gestion de crise un substitut à l’action publique structurante.
Ce texte n’est pas une mise en cause des choix nationaux,
encore moins des fondements institutionnels du pays. Il est un appel à la cohérence. Le Maroc avance par une vision claire portée au plus haut niveau ; ses villes doivent avancer au même rythme, avec des élus capables d’inscrire leur action dans cette dynamique modernisatrice. La réforme territoriale ne peut réussir sans une élévation réelle du niveau d’exigence politique au sein des conseils communaux.
Ksar El Kebir n’a pas besoin de compassion médiatique ni de promesses post-catastrophe. Elle a besoin d’une gouvernance locale alignée sur l’ambition nationale, consciente que la modernisation ne se décrète pas, mais se construit par la planification, la compétence et la responsabilité. La pluie a surpris la ville, mais elle a surtout rappelé une évidence politique : sans élus à la hauteur des enjeux contemporains, aucune vision, aussi éclairée soit-elle, ne peut pleinement se réaliser sur le terrain.
