IMA: la nécessité d’un nouveau récit

Par Zakia Laaroussi

La chute fut lente, puis brutale. Celle de l’homme qui se rêvait « blanc comme neige » dans le paysage feutré des institutions françaises. L’affaire Epstein, avec ses 673 occurrences du nom de Jack Lang, aura eu raison du mythe de l’ »intouchable », révélant non un crime, mais l’opacité d’une amitié mondaine, de services rendus, d’un pont discret jeté vers l’Élysée.

La démission « proposée » et aussitôt entérinée de l’ancien ministre signe bien plus que la fin d’un règne à la tête de l’Institut du Monde Arabe (IMA). Elle scelle le crépuscule d’un modèle de gouvernance paternaliste, et ouvre, dans le fracas du scandale, une brèche historique. Une question longtemps différée s’impose désormais avec une acuité politique et symbolique inédite : à quand une femme à la présidence de l’IMA?

L’institut, conçu comme un pont entre les cultures, s’était transformé sous cette longue présidence (2013–2025) en miroir des ambiguïtés de l’élite française. L’enquête préliminaire pour blanchiment de fraude fiscale aggravée visant Lang et sa fille Caroline, les interrogations sur la porosité entre intérêts privés et mission publique, ont fini par éroder la légitimité morale du président.

L’homme du dialogue des cultures incarnait malgré lui l’image d’un système clos, d’une République d’ »héritiers » où les mêmes noms circulent indéfiniment. La demande de démission, venue jusqu’au sein de son propre camp socialiste, fut un aveu : l’institution devait être protégée de l’homme.

Le siège désormais vacant à la tête de l’IMA n’appelle pas un simple remplacement, mais une refondation. Dans cet interstice entre l’effondrement d’un ancien monde et l’incertitude du nouveau, la France a l’occasion d’un geste éclatant, d’une véritable performance politique.

Pourquoi persister dans l’archaïsme d’un recrutement circonscrit au sérail des anciens ministres et hauts fonctionnaires, nécessairement masculins ?
Le moment est venu de saisir le précepte de Virginia Woolf : une institution, pour être vivante et généreuse, a besoin d’une « chambre à soi », d’un espace de création libéré des tutelles traditionnelles. Or, cette « chambre » nouvelle, cet espace de réinvention, pourrait précisément prendre le visage d’une femme française issue de la diversité du monde arabe. L’acte ne se réduirait pas à une concession à l’air du temps ou à un alignement comptable sur des quotas. Il constituerait un geste de haute politique culturelle.

Une telle nomination réaliserait la synthèse parfaite et jusqu’alors inédite de la double mission de l’IMA : être à la fois une vitrine de la culture arabe en France et le reflet de la France multiple qui la porte en elle. Cette femme, si elle cumulait, comme il est plausible, une expérience ministérielle, une expertise culturelle et cette légitimité existentielle, ne serait pas une simple administratrice. Elle incarnerait le dialogue qu’elle est chargée de promouvoir. Elle ferait passer l’Institut de l’ère du « regard sur » à celle de « la parole de », transformant le musée en laboratoire.

Certains invoqueront la prudence, la complexité des dossiers, la nécessaire « expérience ». Mais, comme le soulignait déjà Montesquieu :  » le succès de la plupart des choses dépend de savoir combien il faut de temps pour réussir ». Le temps, justement, est venu. Le temps où la France assume que sa relation avec le monde arabe ne peut plus être uniquement médiatisée par des figures tutélaires d’un autre âge. Le temps où elle reconnaît que les « Lumières » qu’elle chérit doivent aussi éclairer les plafonds de verre qui persistent en son sein.

La crise de l’IMA est métaphorique. Elle révèle les failles d’une République qui promeut la mixité mais en exclut les symboles les plus visibles de ses plus hautes sphères. Nommer une femme à sa tête serait bien plus qu’une réponse à un scandale. Ce serait un acte de cohérence et d’audace, un signal adressé à la jeunesse française dans sa diversité, et un message sans équivoque aux vingt-deux pays partenaires : la France du XXI siècle est prête à écouter, et à se laisser transformer par, les deux rives qu’elle abrite.
L’attente n’est plus seulement légitime; elle est stratégique. À quand, donc?

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