Par Zakia Laaroussi, Docteure en civilisation
L’Iran et les États-Unis, tels deux alchimistes rivaux, ont prétendu mélanger le plomb de la méfiance avec l’or d’un accord nucléaire. Mais dans les couloirs feutrés où l’encens omanais flottait encore, seuls les éclats de rire métalliques des croiseurs fendaient le silence lémanique. On raconte que dans la Perse antique, les rois faisaient lire les présages dans les entrailles fumantes des colombes. Aujourd’hui, à Genève, les entrailles sont en uranium et les colombes sont des drones. La diplomatie, ce vieux théâtre de velours, a vu ses acteurs principaux échanger des « principes directeurs » comme on échangerait des parchemins scellés, tandis qu’à l’horizon du golfe Persique, deux cités d’acier flottantes, l’Abraham Lincoln et le Gerald Ford, se rapprochaient telles des lunes jumelles et vengeresses.
Abbas Araghchi, le chef de la diplomatie iranienne, est apparu sur les écrans de la télévision d’État avec le regard de celui qui a vu le Simurgh, l’oiseau mythique, se poser sur la table des négociations. Sa déclaration fut un poème de guerre enrobé de miel : « Nous avons pu parvenir à un large accord sur un ensemble de principes directeurs ». Mais quels sont ces principes, sinon des passerelles de soie jetées au-dessus d’un abîme creusé par des décennies de défiance ? Derrière lui, on devinait la main gantée du Guide suprême, Ali Khamenei, dont la voix grave avait, la veille, fait trembler les récifs d’Ormuz : « Un navire de guerre est une arme dangereuse, mais l’arme capable de le couler l’est encore plus. » Une incantation, un sortilège. La métaphore est devenue missile.
De l’autre côté du miroir, Washington ne parle pas le langage des mythes, mais celui, tout aussi impérieux, de la puissance. J.D. Vance, le vice-président, s’est fendu d’un sourire carnassier sur les ondes de Fox News. Son verdict, tombal et ambigu : « D’un côté, cela s’est bien passé. » Comme on dirait d’un malade qu’il a passé une bonne nuit, avant l’aube peut-être fatale. Il a brandi les « lignes rouges » de Donald Trump, tracées non pas à l’encre sympathique, mais au laser des systèmes de visée. Les lignes rouges. Voilà le véritable nom de code qui régit ce ballet. Pour Washington, ce sont les 400 kilogrammes d’uranium enrichi, un cœur de pluton qui bat trop vite sous les décombres des anciens accords. Pour Téhéran, ce sont les entraves des sanctions, ces chaînes invisibles qui étranglent l’économie persane comme un serpent de mer. Les négociateurs, à Genève, ont donc passé leur temps à regarder leurs pieds, de peur de franchir ces lignées tracées au vitriol sur le parquet.
Au centre de cette scène shakespearienne, le sultanat d’Oman joue les funambules. Son médiateur, Badr al-Busaidi, a eu cette parole de sage, lourde de sous-entendus : « Il reste encore beaucoup à faire. » Traduction : les armées dorment sur leurs deux oreilles, les drones continuent de survoler en rêve les installations de Natanz, et les sous-marins glissent comme des requins dans les eaux chaudes du Golfe.
Le véritable accord, celui que l’on ne signe pas, semble être la reconnaissance mutuelle que l’apocalypse est une mauvaise affaire pour les deux parties. Téhéran est prêt à la « vérification », ce mot qui sonne comme une intrusion dans un harem, en échange de la levée des sanctions, cette muraille de glace. Mais le temps, ce quatrième protagoniste, presse. Araghchi l’a avoué avec une franchise désarmante : « Il faudra du temps. » Le temps que le Gerald Ford arrive à portée de tir. Le temps que les centrifugeuses iraniennes, ces derviches tourneurs de l’atome, achèvent leur valse infinie.
Genève n’est donc qu’une halte dans une procession funèbre ou triomphale, on ne sait encore. Les « principes directeurs » ressemblent à ces cartes marines du Moyen Âge où les continents inconnus étaient peuplés de monstres. Aujourd’hui, les monstres sont réels : ce sont les porte-avions, les missiles anti-navires, et cette défiance qui, plus que l’uranium est le véritable combustible de la région. Les diplomates sont repartis avec leur besace pleine de « peut-être », tandis que dans le détroit d’Ormuz, un pétrolier a croisé un navire de la Révolution, et pendant une seconde, leurs coques se sont frôlées, comme deux duellistes qui s’observent avant de dégainer. Le prochain round, où qu’il se tienne, ne se joue pas sur des mots, mais sur l’interprétation qu’on donnera aux silences des cuirassés.
