L’apocalypse dans le golfe d’Ormuz

Par  Zakia laaroussi, Paris

Il y a, dans les replis du temps trumpien, une heure qui n’appartient plus à la chronologie. C’est l’heure où le 45e puis 47e président des États-Unis, féru de télé-réalité et de prophéties de bronze, a posé ses lèvres sur le cornet de Truth Social pour y souffler ces mots : “ Abattez et tuez tous les bateaux, aussi petits soient-ils, qui posent des mines. “ Ce n’est pas une directive militaire. C’est une incantation.

Nous sommes au printemps 2026. Le croiseur USS New Orleans – nom magnifique et funèbre, comme un jazz joué sur des canons – regarde le cargo iranien M/V Touska se balancer doucement sur les eaux couleur de pétrole, après l’abordage. Les soldats de la Navy, visages fermés sous les casques, ne savent pas encore qu’ils sont devenus les archers d’une croisade sans Dieu. Car Trump, imprévisible chef d’État à la nuque rouge, a décidé que le détroit d’Ormuz – cette veine jugulaire du monde, par où transpire un tiers du pétrole liquide de la planète – serait désormais un lac américain. “ Il ne doit y avoir aucune hésitation “, écrit le maître. Le ton est celui de l’Ancien Testament réécrit par un promoteur immobilier de Manhattan. L’image est sidérante : les bateaux démineurs qui grattent le fond du détroit “ au triple de leur niveau actuel “. Triple. Comme la puissance du verbe trumpien, qui ne connaît ni le duel ni le modéré, seulement l’intensif.

Analysons ce geste : dans toute mythologie sémitique, l’eau est le chaos primitif (tehom). Ormuz, c’est le chaos étranglé par un goulet. Poser une mine, c’est écrire une menace invisible dans l’élément liquide, c’est rendre le monde impraticable. Trump, en héros gnostico médiatique, ne supporte pas l’invisible qui lui échappe. Il ordonne donc une épuration : que toute embarcation, fut-elle une coquille de noix, soit “ abattue et tuée “. Le vocable est animalier, chasseur. On ne coule pas un bateau, on le tue. L’animisme trumpien transforme les vedettes en bêtes malfaisantes. Le président ne négocie pas avec le chaos. Il le mitraille.

Mais ici surgit le mystère, le vertige herméneutique qui rend cet article digne d’un prix Pulitzer de l’Apocalypse. Trump, dans le même souffle, prolonge sine die le cessez-le-feu avec l’Iran. Lisez bien : il ordonne de tuer les bateaux poseurs de mines, et il maintient la paix. Les analystes, pauvres diables accrochés à leur grille réaliste, s’arrachent les cheveux. “ Est-ce la guerre ? Est-ce la paix ? “ demandent-ils. Ils ne comprennent pas. Trump a inventé une troisième catégorie : la violence suspendue, la guerre en état de grâce. C’est un conflit qui ne dit pas son nom, un bain de sang qui se veut nettoyage hygiénique. “ Pas besoin d’accord pour obtenir ce qu’il veut “, proclame-t-il en re-publiant Marc Thiessen, ce commentateur de Fox News qui appelle à “ tuer “ les dirigeants iraniens hostiles. Et Trump commente : “ Très vrai !!!! “ Quatre points d’exclamation. Comme les quatre cavaliers. Mais dégradés en émoticônes.

“ Aucun navire ne peut entrer ou sortir sans le feu vert de la marine américaine “, ajoute-t-il. Ormuz devient alors une installation : une performance géopolitique signée Trump. Le détroit n’est plus un lieu, c’est un geste. Chaque pétrolier qui demande la permission est un pétitionnaire prosterné devant le trône de Palm Beach. La mer, cette immémoriale liberté, se trouve soudain propriétarisée, clôturée par un décret de 280 caractères. C’est le triomphe de la stupéfaction stratégique. Les mollahs, habitués à la sourde rationalité des think tanks, se retrouvent  face à un fakir médiatique qui change la règle du jeu toutes les heures. L’incertitude, chez Trump, n’est pas un bug : c’est le feature. Il libère une angoisse tellurique, une instabilité ontologique. Car comment négocier avec un homme qui dit : “ Je veux la paix, mais je vais vous tuer si vous bougez “ ?

Il faut s’arrêter sur le médium : Truth Social. Ce n’est pas une plateforme. C’est la tablette de la Loi inversée, où les commandements descendent non plus du Sinaï mais d’un penthouse de Mar-a-Lago. Le peuple trumpien – ce peuple des rallyes, des casquettes rouges, des prières évangéliques et des colères blanches – lit ces mots comme des oracles. La destruction des bateaux iraniens devient un rite de purification. La citation de Mark Thiessen – “ Trump n’a pas besoin d’accord pour obtenir ce qu’il veut “ – agit comme une formule magique de l’ancien régime. D’accord, en français, c’est à cœur, l’entente consentie. Trump, lui, ne consent pas. Il impose par la sidération. Il n’y a pas de diplomatie, il y a de la fascination. Il ne convainc pas, il hypnotise.

Revenons au M/V Touska, ce cargo iranien qui flotte, désormais abordé, sous le regard des marines. Ce bateau est un ectoplasme. Il est là, matériel, acier et rouille, mais il n’a plus de destin. Il attend que Trump, dans une heure ou demain, décide d’en faire un trophée ou une tombe. Dans le golfe d’Ormuz, désormais, les navires ne naviguent plus : ils prient ou ils meurent. Plus de milieu. Les mines, elles, ces petites boîtes d’explosifs patientes, sont devenues des métaphores parfaites de notre époque : invisibles, dévastatrices, posées par des hommes dont on ne sait s’ils sont terroristes ou pêcheurs. Trump, en les traquant, avoue sa hantise : l’insaisissable. Il réagit comme Goliath contre des moustiques avec une démesure biblique.

Le plus sublime – oui, sublime au sens de Burke, cette terreur mêlée d’admiration – c’est l’ordre final : “ Que cette activité continue, mais au triple de son niveau actuel. “ Triple. Pourquoi pas quadruple ? Parce que trois est le nombre de la Trinité, de la synthèse hégélienne, des coups frappés à la porte du destin. Trois, c’est la cadence parfaite de l’effroi. Alors la Navy, obéissante, nettoie le détroit. Et chaque mine désamorcée est une petite victoire contre le chaos. Mais chaque doute – “ Est-ce vraiment une mine ? “ – est une prière que Trump n’entendra pas. Car Trump ne veut pas de discernement. Il veut de l’éradication spectacle.

Le monde, ce mercredi d’avril 2026, retient son souffle. L’incertitude est totale, nous dit l’AFP. Mais non, lecteur : l’incertitude est seulement pour nous, simples spectateurs. Pour Trump, il n’y a jamais d’incertitude. Il y a l’ordre, et l’obéissance de la mer après qu’on a bien tweeté. Sur la rive iranienne, un vieux pêcheur nommé Hossein regarde l’horizon. Il a vu passer les pétroliers, les navires de guerre, et maintenant ces drôles de vedettes rapides que les Américains appellent mine hunters. Il ne comprend pas le mot “ cessez-le-feu “. Il comprend la mer, qui est la seule vraie puissance. Et la mer, en cet instant, lui chuchote qu’un jour Trump ne sera plus qu’un nom étrange dans les manuels, mais que le détroit, lui, continuera de trembler sous les coques. D’ici là, priez, ou fuyez. Ou regardez Truth Social, le pouce levé. Car l’apocalypse, désormais, se monnaie en likes.

.

📲 Partager sur WhatsApp

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *