Trump et les extraterrestres

Par Zakia Laaroussi

Par-delà l’écume des polémiques et la dramaturgie permanente de la vie politique américaine, l’annonce de Donald Trump de vouloir déclassifie les dossiers relatifs aux ovnis et aux « phénomènes aériens non identifiés » s’inscrit dans une tradition bien plus ancienne que la Silicon Valley et les algorithmes de surveillance : celle du pouvoir qui convoque l’invisible pour gouverner le visible.
L’épisode trouve son prétexte dans une boutade de Barack Obama, glissée dans un podcast, où l’ancien président, sur le ton de l’ironie, affirmait que « les extraterrestres sont réels », tout en niant l’existence de bases souterraines secrètes. Mais dans l’Amérique polarisée des années 2020, l’ironie est une denrée périssable : elle se mue aussitôt en soupçon, en révélation, en promesse de transparence spectaculaire.

La question n’est pas tant de savoir si des documents seront effectivement publiés que de comprendre pourquoi la scène politique américaine revient, à intervalles réguliers, à cette dramaturgie cosmique. Depuis la guerre froide, l’ovni est un objet politique : il condense l’angoisse technologique, la rivalité géopolitique et la défiance envers l’État profond. Déclassifier, c’est promettre la vérité ; promettre la vérité, c’est suggérer qu’elle a été confisquée. En annonçant qu’il ordonnait aux agences fédérales d’« identifier et publier » ces dossiers, Donald Trump se positionne en pourfendeur des secrets d’État. Il se place du côté du peuple supposément tenu à l’écart d’une vérité explosive. Le geste est double : il flatte l’imaginaire conspirationniste tout en se drapant dans la posture du transparenciste.
Mais l’ovni n’est pas seulement un objet volant : c’est un signifiant politique flottant. Il permet de détourner l’attention des urgences terrestres – inflation, fractures sociales, crises climatiques – vers un horizon cosmique où l’angoisse se sublime en fascination.

« Sommes-nous à l’époque de Gog et Magog ? », demande ma mère Khayra, convoquant ces figures apocalyptiques issues des traditions abrahamiques, symboles du chaos précédant la fin des temps. La référence n’est pas anodine. Dans l’imaginaire eschatologique, Gog et Magog incarnent l’irruption d’une altérité destructrice, surgissant des confins du monde connu. Or, dans nos sociétés saturées d’images et d’informations, l’extraterrestre joue parfois un rôle analogue : il est l’Autre absolu, celui qui échappe à nos catégories. Mais là où les textes sacrés inscrivaient cette altérité dans une dramaturgie morale, la modernité médiatique la recycle en spectacle permanent. Faut-il donc un « extraterrestre trumpien » pour expliquer notre époque ? Peut-être pas. Car l’extraterrestre n’est pas tant une créature venue d’ailleurs qu’un miroir tendu à nos propres peurs. Ce que nous projetons dans le ciel nocturne – complots, invasions, secrets – dit davantage de nos fractures internes que d’une quelconque civilisation interstellaire.

L’histoire récente montre que la déclassification partielle de dossiers sur les phénomènes aériens non identifiés n’a pas bouleversé notre compréhension du monde. Elle a surtout confirmé l’existence d’observations inexpliquées, non celle d’êtres venus d’Alpha du Centaure. La promesse de révélation fonctionne comme un feuilleton : elle entretient l’attente plus qu’elle ne livre une conclusion.
Dans ce contexte, l’annonce présidentielle relève moins de la quête scientifique que de la stratégie narrative. Elle s’adresse à une opinion publique fragmentée, où coexistent scepticisme rationnel et croyances millénaristes, défiance institutionnelle et désir d’absolu. À bien y regarder, l’« extraterrestre » n’est peut-être qu’une métaphore commode. Dans les discours populistes, il incarne tour à tour l’élite déconnectée, l’ennemi extérieur, ou le secret d’État jalousement gardé. Il cristallise l’idée qu’une vérité capitale nous serait cachée — idée qui nourrit à la fois la colère et l’adhésion. Ainsi, lorsque ma mère évoque Gog et Magog, elle ne parle pas d’astronomie. Elle exprime un sentiment diffus de basculement, l’impression que le monde connu se fissure. Et c’est précisément dans ces moments de trouble que le pouvoir trouve un terrain fertile pour brandir des révélations spectaculaires. Avons-nous besoin donc d’un extraterrestre ?

La question mérite d’être retournée. Ce dont nos sociétés ont besoin, ce n’est pas d’un extraterrestre — trumpien ou non — mais d’une politique du réel. Une politique qui affronte les inégalités, la crise écologique, la fragmentation démocratique, sans les sublimer en mystères cosmiques. L’obsession pour les ovnis révèle moins l’existence d’une vie ailleurs que la difficulté de vivre ensemble ici-bas. Elle témoigne d’une époque où la vérité est devenue un champ de bataille, où l’ironie se confond avec la révélation, et où la frontière entre le mythe et l’information s’efface. À l’ère numérique, Gog et Magog ne surgissent pas des confins du monde : ils émergent de nos flux d’actualités, de nos bulles algorithmiques, de nos imaginaires saturés. L’extraterrestre, en définitive, n’est peut-être que l’ombre portée de nos propres incertitudes.
Et si la véritable déclassification à entreprendre n’était pas celle des archives sur les ovnis, mais celle des mécanismes politiques qui transforment l’angoisse collective en capital électoral ?

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