Par Dr. Zakia Laaroussi
Il y a, dans l’inauguration du « Conseil de la Paix » par Donald Trump, quelque chose d’à la fois solennel et spectral. Solennel, parce que l’initiative prétend rassembler quarante-sept États autour d’une architecture alternative de gestion des conflits ; spectral, parce qu’elle semble flotter au-dessus des institutions existantes comme un double, une ombre portée de l’ordre international né en 1945. À Washington, au cœur d’un dispositif soigneusement scénographié, le président américain a présenté son Conseil comme une instance capable de « presque surveiller » l’Organisation des Nations unies formulation qui dit tout : il ne s’agit pas de remplacer l’ONU, mais de la surplomber symboliquement, d’en corriger l’impuissance supposée, d’en incarner l’énergie manquante. Une méta-institution, en somme, née du procès fait au multilatéralisme classique.
– Gaza, laboratoire d’un nouvel interventionnisme
Au centre de la première réunion : Gaza. L’enclave palestinienne, ravagée par des mois de guerre et par un cessez-le-feu fragile, devient le terrain d’expérimentation d’une diplomatie d’ingénierie. Promesses de plus de 7 milliards de dollars en provenance d’États du Golfe ; 10 milliards supplémentaires annoncés par Washington ; projet de déploiement d’une force internationale de stabilisation pouvant atteindre 20.000 soldats sous commandement américain. L’architecture proposée mêle reconstruction économique, sécurisation militaire et reconfiguration policière locale. L’Indonésie promet 8.000 hommes ; le Maroc, le Kazakhstan, le Kosovo et l’Albanie s’engagent ; l’Égypte et la Jordanie formeraient les futures forces de police palestiniennes. Ce dispositif composé d’une coalition hétérogène, à la fois musulmane, euro-balkanique et atlantique, une cartographie diplomatique qui épouse les lignes d’influence américaines plus qu’elle ne reflète un consensus universel. Mais Gaza n’est pas seulement un territoire : elle est un symbole. En faire la vitrine du Conseil revient à transformer un champ de ruines en scène inaugurale d’un ordre nouveau. Le pari est vertigineux : substituer à la logique de guerre une économie de la stabilisation sous tutelle internationale.
– Le spectre iranien
À l’arrière-plan, l’Iran. Iran apparaît comme l’ombre stratégique qui donne sa densité dramatique à l’initiative. En fixant un ultimatum de dix jours à Téhéran pour conclure un accord « pertinent », Donald Trump réintroduit la temporalité du compte à rebours dans la diplomatie régionale. La paix promise à Gaza s’inscrit dans une dialectique plus large : contenir l’arc d’influence iranien tout en redessinant les alliances sunnites. La paix, ici, n’est pas une fin en soi ; elle est un instrument de réagencement géopolitique. Elle devient un outil de pression, une monnaie d’échange dans un échiquier où chaque avancée humanitaire possède un versant stratégique.
Une ONU parallèle ?
La référence implicite à l’ONU n’est pas anodine. Depuis plusieurs années, le discours trumpien repose sur l’idée que les institutions multilatérales ont trahi leur promesse d’efficacité. En créant un « Conseil de la Paix », Washington esquisse une structure flexible, moins normative, davantage alignée sur les priorités américaines. Il s’agit d’un multilatéralisme à géométrie variable : non plus fondé sur l’universalité juridique, mais sur l’agrégation d’États volontaires autour d’un leadership affirmé. Cette configuration rappelle certains précédents – coalitions ad hoc en Irak ou en Afghanistan – mais avec une ambition institutionnelle affichée : donner à l’initiative une permanence, un sceau quasi doctrinal.
– Esthétique du pouvoir et métaphysique de la paix
Le geste trumpien relève aussi d’une esthétique. Le Conseil n’est pas seulement un mécanisme diplomatique ; il est une narration. Il met en scène un président qui affirme avoir « réglé seul huit conflits », qui se présente en artisan solitaire d’un ordre restauré. La paix devient un attribut charismatique, presque thaumaturgique. Dans cette dramaturgie, Gaza est à la fois blessure et promesse, ruine et fondation. L’image est baroque : sur les gravats encore fumants, on érige un édifice conceptuel censé surveiller les gardiens de la paix eux-mêmes. Une paix qui se regarde fonctionner, qui s’auto-légitime par sa propre proclamation.
Fragilité et vertige Reste la question centrale : un tel Conseil peut-il dépasser le stade de la proclamation ? La reconstruction de Gaza dépendra de conditions politiques préalables – désarmement du Hamas, garanties sécuritaires pour Israël, acceptabilité locale de la force internationale – qui excèdent
– la simple mobilisation financière.
Si le projet échoue, il risque de renforcer le scepticisme à l’égard des initiatives unilatérales. S’il réussit, il pourrait inaugurer un précédent : celui d’une diplomatie parallèle, structurée autour d’un centre décisionnel américain et d’alliances modulaires. Entre utopie pragmatique et architecture de puissance, le«Conseil de la Paix» oscille. Il est à la fois promesse de stabilisation et instrument d’influence, réponse à la fatigue multilatérale et symptôme de la recomposition des hiérarchies mondiales. Dans ce clair-obscur géopolitique, la paix apparaît moins comme un état que comme une construction fragile, suspendue à la volonté d’un homme et aux équilibres mouvants d’une région où chaque trêve contient déjà les germes de son dépassement.
