Par Dr. Zakia Laaroussi
C’est une histoire de fantômes qui s’échappent d’une tombe mal scellée. Le camp d’Al-Hol, cette immense nécropole où l’on avait cru enterrer vivantes les familles de l’hydre, a vu ses murs s’ouvrir comme un ventre fécond sous le scalpel de l’histoire. 138 brèches – le nombre est biblique, presque providentiel dans sa géométrie du chaos – ont été comptées par les nouvelles autorités syriennes dans l’enceinte de ce qui fut, jusqu’au 20 janvier dernier, le plus grand labyrinthe de chair djihadiste que le monde ait osé construire depuis les camps de réfugiés palestiniens .
Le retrait des Forces démocratiques syriennes n’a pas été une reddition; ce fut un abandon de gestation. Les Kurdes, ces gardiens fatigués d’une prison à ciel ouvert grande comme une cité antique, ont plié leurs tentes dans la nuit, sous la pression de Damas, laissant derrière eux 23.500 âmes en suspens, dont 6.500 étrangers venus des quarante-quatre provinces de l’apocalypse ….Tchétchénie, France, Tunisie, Caucase, cette carte du Tendre de la terreur internationale . Et le vide, comme toujours, a appelé le vide. Ceux qui sont partis – des milliers de femmes voilées de noir, portant des enfants nés sous la tente, bercés par les récits de batailles perdues – n’ont pas fui vers un ailleurs géographique. Ils se sont dissous dans le non-lieu syrien, absorbés par cette terre qui a tant de fois avalé ses propres peuples. Certains ont pris la route d’Idlib, ce dernier souk des révolutions avortées, d’autres ont traversé le désert vers l’Irak voisin, emportant avec eux, dans le tissu de leurs vêtements, le code génétique d’une bête que l’on croyait décapitée . Les humanitaires, ces témoins impuissants de l’effondrement, ont vu l’Annexe – cette zone de haute sécurité où l’on parquait l’étranger comme une espèce dangereuse – se vider plus vite qu’une âme quitte un corps mort .
Pendant ce temps, ailleurs, les Américains transféraient 5.700 prisonniers vers l’Irak, comme on déplace des livres rares d’une bibliothèque en flammes vers un dépôt plus sûr, ignorant superbement que le feu, lui, voyage sans bagages . Que faut-il comprendre de ce silence organisé, de ces portes ouvertes par la realpolitik, de ces femmes qui disparaissent dans la brume du Moyen-Orient avec la complicité d’armées qui se rejettent la responsabilité comme on se passe un miroir pour ne pas voir son propre visage ? Il faut comprendre que la Syrie, ce vieux grimoire où s’écrivent depuis un siècle les guerres des autres, est en train de refermer sa parenthèse kurde pour rouvrir son chapitre sécuritaire. Le nouveau pouvoir de Damas, issu des cendres d’une révolution islamiste, regarde ces évasions avec l’ambiguïté de celui qui sait que les fantômes, parfois, lui reviennent en alliés. Les FDS, de leur côté, accusées d’avoir libéré des détenus pour « créer le chaos », rétorquent par la voix du destin: « l’indifférence internationale » les a contraintes à ce lâcher-prise .
Mais au-delà des accusations croisées, c’est une vérité plus profonde qui se dévoile: le projet de contention de l’hydre a échoué parce qu’il reposait sur une fiction. On ne peut indéfiniment parquer 44 nationalités dans le désert, refuser de juger les pères, de rapatrier les mères, d’intégrer les enfants, et croire que le temps résoudra ce que la politique refuse d’affronter. Chaque pays a laissé pourrir ses ressortissants dans ce non-droit, et les voilà qui refluent vers l’Europe, vers le Caucase, vers l’Asie centrale, porteurs non pas d’une idéologie triomphante – car l’EI militaire est mort – mais d’un ressentiment plus dangereux que tous les kalachnikovs: celui d’avoir été abandonnés par le monde. Al-Hol, en cette fin d’hiver 2026, n’est pas seulement un camp qui se vide. C’est le symbole d’une époque qui renonce à ses propres solutions. Les 138 trous dans le mur ne sont pas des brèches; ce sont les stigmates d’une politique internationale qui, après avoir fabriqué des monstres, a cru pouvoir les enfermer dans des réserves, comme on protège des espèces en voie de disparition.
Maintenant, la chasse commence. Mais qui traque qui? Les femmes qui fuient dans le désert portent-elles avec elles la graine d’un nouveau califat, ou ne sont-elles que les ultimes réfugiées d’une guerre qui n’en finit pas de ne pas finir? La réponse se trouve peut-être dans le regard vide de ces enfants qui traversent les checkpoints syriens sans papiers, sans langue, sans patrie, ces enfants que l’on appelle, dans le langage technique des ONG, des « personnes déplacées », mais qui sont, plus profondément, les véritables héritiers d’un monde en ruine. Les grandes puissances, comme toujours, regardent ailleurs. L’Amérique a transféré ses prisonniers politiques en Irak, croyant sauver son bilan. La Russie compte ses morts en Ukraine et oublie ses ouailles du Caucase. L’Europe, cette vieille dame impotente, espère que la Méditerranée avalera encore une fois les indésirables. Mais l’histoire syrienne, comme un sablier qu’on retourne, à cette cruauté de toujours faire renaître ce que l’on croyait enfoui. Les femmes d’Al-Hol marchent vers le nord, vers l’ouest, vers l’inconnu. Derrière elles, le camp se referme comme une mer Rouge après le passage des fuyards. Devant elles, rien que le vent, la poussière, et la promesse silencieuse que les empires, même ceux qui ne durent qu’un temps, savent renaître de leurs cendres quand on oublie de les éteindre. Le chaos syrien n’est pas une parenthèse; il est devenu l’état naturel d’une région où les frontières, les allégeances et les identités ne sont que des lignes tracées sur l’eau. Et dans cette fluidité générale, les fantômes de l’État islamique retrouvent leur élément: l’informe, l’incertain, l’entre-deux où germent les révoltes futures. Al-Hol n’est pas mort. Il s’est simplement dispersé comme une semence.
