ِLa jeunesse entre cigarette et alcool

Par Dr. Zakia Laaroussi

En France, une étrange métamorphose est en cours. Tandis que la fumée du tabac se dissipe lentement dans l’air – chez les adolescents comme chez les adultes – une autre brume, plus insidieuse, s’épaissit : celle de l’alcool et du mal-être. Les chiffres récents de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) et de Santé publique France ne dessinent pas seulement une évolution des comportements ; ils esquissent une fresque sociale, presque mythologique, où la jeunesse semble avoir changé d’ennemi… sans avoir trouvé la paix.

Il fut un temps où la cigarette était un rite de passage, une braise tenue entre les doigts comme un sceptre fragile. Aujourd’hui, le geste s’efface. En 2024, moins d’un collégien sur dix déclare avoir expérimenté le tabac. Chez les lycéens, la baisse est tout aussi marquée. En quinze ans, l’expérimentation a été divisée par quatre chez les plus jeunes. Ce recul n’est pas anodin : il témoigne d’une transformation culturelle profonde. Fumer n’est plus rebelle. Fumer est risqué. Fumer est daté. La cigarette, autrefois symbole d’émancipation, est devenue stigmate sanitaire. La conscience du danger progresse, portée par des décennies de prévention. Mais toute société qui abandonne un totem cherche un substitut.

Le cannabis, lui aussi, recule chez les adolescents. L’OFDT note une baisse nette de l’expérimentation. La perception du risque augmente. Le joint perd de son aura. Et pourtant. L’alcool, après une décrue liée à la pandémie – ce moment suspendu où les sociabilités adolescentes furent confinées – repart à la hausse. Un collégien sur deux, sept lycéens sur dix ont déjà bu. Nous sommes loin des excès du début des années 2010, mais le signal est clair : l’alcool résiste. Pourquoi ? Parce qu’il est légal. Parce qu’il est culturel. Parce qu’il est hérité. En France, le vin coule dans l’histoire comme un fleuve mythique. De la table paysanne aux dîners républicains, il accompagne les rites, scelle les alliances, adoucit les silences. L’alcool n’est pas seulement une substance : c’est une mémoire liquide. Mais la mémoire peut devenir poison.

Chez les adultes, le tabagisme quotidien chute spectaculairement : 17 % en 2024 contre 25 % en 2021. Une victoire sanitaire indéniable. Des millions de cigarettes éteintes. Des millions de poumons soulagés. Mais la santé mentale, elle, vacille. Plus de 15 % des adultes ont vécu un épisode dépressif caractérisé en 2024. Les jeunes adultes, particulièrement les femmes, sont en première ligne. Un adulte sur vingt a eu des pensées suicidaires. Et l’alcool ? Stable. Trop stable, 22 % dépassent les repères de consommation à moindre risque. Il est tentant d’y voir une substitution : moins de nicotine, plus d’éthanol. Moins de combustion, plus d’anesthésie. Mais l’explication est plus profonde.

Dans cette cartographie des vulnérabilités, un acteur silencieux s’impose : le sommeil. Notre époque dort mal. Les écrans prolongent les veilles, les inquiétudes économiques rongent les nuits, la précarité fracture les rythmes biologiques. Or le manque chronique de sommeil altère le cortex préfrontal – siège du contrôle et du discernement – et exacerbe l’amygdale, centre des émotions brutes. Privé de sommeil, l’individu devient plus impulsif, plus anxieux, plus irritable. L’alcool apparaît alors comme un raccourci : il promet l’endormissement. Il offre l’illusion d’un repos. Mais ce repos est traître. L’alcool fragmente le sommeil profond, perturbe les cycles, aggrave l’anxiété au réveil. Il nourrit le cercle vicieux : fatigue, irritabilité, dépression, consommation accrue. Chez certains, la spirale débouche sur la violence -verbale, domestique, sociale – car l’alcool désinhibe et la fatigue réduit la capacité d’autorégulation. La société moderne ressemble alors à une ville qui ne dort plus, éclairée au néon, oscillant entre hyperstimulation et épuisement.

Les données révèlent une géographie morale du risque. Le tabac frappe davantage les personnes en difficulté financière. L’alcool excessif touche davantage les cadres et  les diplômés. La dépression traverse toutes les classes mais s’intensifie chez les plus précaires. Ainsi, chaque classe sociale porte son poison préféré. Non par goût, mais par structure. Chez les plus vulnérables, la cigarette demeure parfois une consolation bon marché, un geste répétitif qui rythme l’angoisse. Chez les plus favorisés, l’alcool s’intègre aux réseaux professionnels, aux dîners, aux stratégies de sociabilité. Deux mondes, deux substances, une même quête : tenir.

La jeunesse française semble plus consciente des risques sanitaires que ses aînés. Elle fume moins, expérimente moins de substances illicites. C’est un progrès historique. Mais elle boit encore. Et elle dort peu. Et elle doute. Nous assistons peut-être à un basculement civilisationnel : la fin des addictions flamboyantes, visibles, et l’avènement d’addictions diffuses, intégrées, socialement tolérées. Le danger n’est plus la fumée qui s’élève en public ; c’est le verre solitaire, la nuit écourtée, l’anxiété banalisée.

Que faire donc ? Les réponses purement morales sont vouées à l’échec. Il ne s’agit pas de diaboliser, mais de comprendre. Renforcer la prévention ne suffira pas si l’on n’interroge pas les structures :

– la précarité qui use les nerfs

– la pression de performance qui ronge les jeunes adultes

– la culture de la disponibilité permanente qui assassine le sommeil

– la banalisation festive de l’alcool comme remède universel.

Une politique de santé publique du XXIe siècle ne peut plus séparer les conduites addictives de la santé mentale et du rythme de vie. L’alcool, le tabac, la dépression et l’insomnie forment désormais un système. La France éteint ses cigarettes. C’est une victoire. Mais si elle ne réapprend pas à dormir, à ralentir, à réinventer ses rituels sociaux sans dépendance chimique, elle risque d’échanger une braise visible contre un incendie intérieur. La génération lucide ne doit pas devenir la génération épuisée. Car une société qui ne dort plus finit toujours par se battre contre elle-même.

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