Epstein: le droit et pouvoir suprême ?

Par zakia laaroussi

Alors que l’administration Trump avait promis une transparence totale sur le dossier Jeffrey Epstein, la révélation de documents manquants impliquant directement le président soulève une question cruciale : le droit peut-il survivre à l’épreuve du pouvoir suprême ? Derrière la bataille des archives, c’est la définition même de l’État de droit qui vacille, tandis que les victimes, une fois encore, sont reléguées au second plan. Ce devait être l’acte de clôture d’une tragédie judiciaire. Le 30 janvier 2026, le département de la Justice des États-Unis publiait plus de trois millions de pages issues des enquêtes sur Jeffrey Epstein, financier mort en prison en 2019 avant d’avoir été jugé pour un vaste réseau de trafic sexuel de mineures . Le geste se voulait cathartique. La loi sur la transparence des dossiers Epstein (Epstein Files Transparency Act), adoptée fin 2025, avait force de symbole : plus personne, même parmi les plus puissants, ne serait à l’abri de la lumière.

Moins d’un mois plus tard, cette lumière vacille. Des médias comme NPR et le New York Times ont mis au jour ce qui ressemble à une rétention méthodique d’informations . Au cœur de la tourmente : environ cinquante pages de comptes rendus d’interrogatoires du FBI concernant une femme affirmant avoir été agressée sexuellement par Donald Trump au milieu des années 1980, alors qu’elle était mineure, et présentée à lui par Epstein lui-même . Le mécanisme du scandale est implacable. Les index et numéros de série des pièces publiées indiquent que le FBI a mené quatre entretiens avec cette plaignante. Pourtant, un seul résumé, centré sur les accusations contre Epstein, est accessible au public . Les trois autres, soit plus de 50 pages de notes détaillées, demeurent invisibles. Pour la commission de surveillance de la Chambre des représentants, le constat est sans appel : le ministère de la Justice « semble avoir illégalement retenu » ces documents .

L’accusation est lourde : dissimulation gouvernementale », « tentative d’étouffer des preuves directes d’une agression potentielle par le président » . Face à cela, la réponse de l’exécutif est un modèle de valse-hésitation. Mercredi encore, le département de la Justice assurait que « RIEN n’avait été supprimé », évoquant des documents « mal classés » ou relevant d’une enquête en cours . Une explication qui peine à convaincre, y compris dans les rangs républicains. Le sénateur John Kennedy a résumé l’embarras : « Ce ne sera pas réglé tant qu’il n’y aura pas de divulgation complète » . Ce qui se joue ici dépasse la simple polémique politicienne. L’affaire Epstein agit comme un révélateur chimique des pathologies de la démocratie américaine. Comme l’écrit le docteur Ghassan Shahrour, coordinateur du Réseau arabe pour la sécurité humaine, « certains crimes ne sont pas dangereux parce qu’ils sont cachés, mais parce qu’ils se déroulent au grand jour, au sein de systèmes conçus pour protéger » . Le système a protégé Epstein pendant des décennies. Protège-t-il aujourd’hui ceux qui fréquentaient ses cercles ?

La situation est d’autant plus kafkaïenne que la loi invoquée pour exiger la transparence a été signée par Donald Trump lui-même en novembre 2025 . Rarement un président n’aura été mis en demeure d’appliquer une loi qu’il a lui-même voulue, contre ses propres intérêts. Le camp démocrate, par la voix de son leader au Sénat Chuck Schumer, promet d’aller examiner les dossiers non caviardés au ministère . Mais l’institution judiciaire, dirigée par une fidèle du président, Pam Bondi, se retrouve en première ligne d’une crise de confiance. Cette rétention interroge sur la nature même du pouvoir exécutif. Peut-il, sans se renier, se soustraire à une loi votée par le Congrès ? La question est ancienne, mais la réponse ici est brouillée par l’identité de l’accusé. Comme le notent des experts en psychologie clinique cités par la presse, la gestion de ce scandale par Donald Trump pourrait relever d’une « blessure narcissique » face à ce qu’il perçoit comme une trahison institutionnelle .

L’incapacité à accepter une limitation de son pouvoir, fût-elle légale, pourrait expliquer la fureur blanche qui agite la Maison-Blanche, où toute décision contraire est vécue comme un « insulte » personnelle nécessitant une punition . Pourtant, le droit, lui, continue de cheminer. Le 16 février 2026, un groupe d’experts indépendants mandatés par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a franchi un seuil conceptuel majeur. Analysant les « Epstein Files », ils ont estimé que les actes documentés « pourraient raisonnablement constituer des crimes contre l’humanité » . L’argumentation est implacable : « L’ampleur, la nature, le caractère systématique et la portée transnationale de ces atrocités contre des femmes et des filles » correspondent aux critères du Statut de Rome . Derrière les trafics, ils voient un système structuré par le racisme, la corruption et une « déshumanisation » des victimes .

Cette qualification change la donne. Si les actes du réseau Epstein relèvent du crime contre l’humanité, alors les États ont une obligation positive de poursuivre, au-delà des clivages politiques et des statuts personnels. « Personne n’est trop riche ou trop puissant pour être au-dessus des lois », rappellent les experts onusiens . La rétention de preuves par un gouvernement devient alors une entrave à la justice internationale, une complicité par omission. Or, dans ce vacarme procédurier, la voix des victimes peine à  percer. « Leurs noms sont rarement prononcés, leurs visages rarement vus, alors que leur absence est la preuve la plus durable du crime », souligne le docteur Shahrour . La publication bâclée des documents a même exposé certaines d’entre elles à de nouveaux risques de stigmatisation . La lutte pour le pouvoir éclipse la lutte pour la dignité. Que restera-t-il de ce moment de vérité potentielle ? Soit l’administration finira par obtempérer, prouvant que la loi a encore prise sur le pouvoir. Soit elle parviendra à maintenir le voile, établissant un précédent funeste : celui d’un président capable d’opposer son propre secret à l’enquête le concernant. Dans les deux cas, l’affaire Epstein aura révélé la fragilité de l’édifice juridique américain. Il n’aura fallu que quelques pages manquantes pour que le ciment de l’État de droit se fissure.

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