Par Zakia Laaroussi
Ce devait être une célébration, un moment de partage autour de ce qui fait le sel d’une communauté : sa culture. Ce fut un assassinat. Un assassinat propre, poli, administratif. Une phrase a suffi pour comprendre que l’on peut tuer une âme collective avec la froideur d’une sentence. J’avais évoqué, avec la ferveur de ceux qui croient encore aux vertus du lien, l’émergence d’une voix pour la diaspora marocaine. Je parlais du journal ALWARQAE, né de l’exil, qui tisse la mémoire, porte les espoirs, les douleurs et les rêves de celles et ceux qui vivent entre deux rives. Je disais notre fierté d’exister par la plume, de lutter contre l’amnésie de l’éloignement.
La réponse est tombée, cinglante comme un verdict : « La diaspora n’a pas besoin d’un journal. La diaspora n’a pas besoin de culture. » Ce n’était pas une simple opinion. C’était l’expression d’une vision du monde où l’humain est réduit à sa fonction première, à son utilité pratique. Quelle est cette barbarie moderne qui consiste à vouloir disséquer l’identité, à arracher l’âme culturelle d’une communauté pour n’en offrir que la peau, l’enveloppe vide du besoin immédiat ?
Il est des vérités que l’utilitarisme moderne voudrait effacer. Aristote le savait, qui définissait l’homme comme un « animal politique », certes, mais aussi comme un être aspirant au bonheur par la contemplation et la beauté. Platon, dans sa République, n’imaginait pas de cité juste sans musique ni poésie, car c’est par elles que se forme l’âme du citoyen. Croît-on sérieusement que l’on peut vivre de pain seul, comme le disait déjà l’Ecclésiaste ? Que l’on peut se passer de cette mémoire qui, selon la formule d’Aimé Césaire, est « le seul bien qui ne se divise pas » ?
Cette sentence n’est pas une simple offense. C’est un déni de réalité. C’est un crachat au visage de cet ouvrier qui, dans l’aube gris d’une banlieue parisienne ou d’un faubourg bruxellois, craint que ses enfants ne parlent plus la langue des ancêtres. C’est une violence faite à cette mère qui, chaque soir, tente de transmettre, comme un fil d’Ariane, un conte berbère ou un proverbe arabe pour que ses petits ne se perdent pas dans le labyrinthe de l’exil. C’est une porte claquée au nez de ce jeune artiste, né en France, en Belgique ou aux Pays-Bas, dont le rap ou le slam est le cri d’une double appartenance et qui cherche un espace pour exister, loin des assignations identitaires et des extrémismes de tous bords.
L’histoire, cette magistrale tragédie grecque écrite par les siècles, nous offre une leçon implacable. Qu’est-ce qui a permis au peuple juif de traverser deux millénaires d’errance, de persécutions, de diaspora, sans État, sans territoire, sans armée ? Ce ne furent ni les murailles, ni les traités, ni l’or. Ce fut le Livre. Ce fut la Loi étudiée dans chaque foyer, le chant des psaumes le long des fleuves de Babylone, la transmission obstinée d’une langue et d’une mémoire. Leur culture fut leur Temple portatif, leur Jérusalem intérieure. Qu’est-ce qui a permis aux Arméniens de survivre au génocide et à l’exil ? La lettre, la pierre sculptée des khatchkars, la liturgie, le récit transmis de génération en génération. La culture fut leur arche de Noé sur les eaux du désastre.
Et nous, enfants du Maghreb, héritiers d’Ibn Khaldoun qui fut le premier à penser le lien social (al-asabiya) comme un ciment tissé de sang et de culture, qu’avons-nous à apprendre de ces mémoires blessées ? Que la culture est le dernier territoire inviolable. Quand l’ennemi (ou la simple indifférence du temps) a brûlé vos champs et rasé vos maisons, il vous reste la langue, le poème, la chanson, la recette de la grand-mère, le conte du souk. L’exil est une blessure. Il est cette déchirure dont parle Edward Saïd, cette « faille entre l’être et le monde ». Le corps est à Paris, à Marseille, à Bruxelles, mais l’ombre du corps traîne encore quelque part entre Tanger et Marrakech, entre l’Atlas et l’Océan. Comme le disait le philosophe Edouard Glissant, il faut « accepter que l’identité ne soit plus toute entière dans la racine, mais aussi dans la Relation ». La culture est le lieu même de cette relation.
Comment suturer cette blessure ? Comment faire en sorte que l’exil ne devienne pas cette « amputation de l’âme » que redoutait le poète Mahmoud Darwich ? La réponse est dans le pont. La culture est ce pont jeté par-dessus la mer. Elle est le chant d’Oum Kalthoum qui fait pleurer l’ouvrier dans sa chambre de banlieue, parce que dans cette voix, soudain, c’est toute une enfance, toute une terre qui renaît. C’ est le couscous du vendredi, rituel immuable qui convoque les ancêtres autour de la table. Elle est le mot en darija, glissé dans une phrase française, comme un clin d’œil complice à ceux qui savent d’où l’on vient. Sans ce pont, l’exilé devient un être flottant. Sans ce pont, l’enfant né en Europe ne comprend pas pourquoi son père a les yeux humides en regardant un coucher de soleil sur la Méditerranée. Sans ce pont, la mémoire se brise, et avec elle, le sentiment d’appartenance. Lorsqu’on la néglige en situation de diaspora, on ne crée pas un vide anodin ; on ouvre une brèche. Et cette brèche, nous le voyons tragiquement en Europe, est rapidement investie par les vents froids du repli, de l’intégrisme et du désespoir.
Ce dont la diaspora marocaine a besoin, aujourd’hui plus que jamais, c’est de ponts, pas de murs. Elle a besoin d’espaces culturels dignes de ce nom. Pas des vitrines poussiéreuses pour réceptions officielles, mais des lieux de vie, des ateliers d’écriture, des scènes ouvertes, des bibliothèques où le gamin de la troisième génération pourra enfin toucher du doigt le pays de ses grands-parents, non pas comme un folklore exotique, mais comme une source vive de création contemporaine. C’est pourquoi le centre culturel, en diaspora, n’est pas un simple bâtiment. Il est ce que la synagogue était pour le peuple juif errant : le lieu où la communauté se rassemble pour se souvenir de ce qu’elle est. Il est ce que l’église était pour les Polonais de Chicago : le cœur battant d’une identité menacée par la dissolution.
Il est l’atelier où le jeune, qui ne parle plus que le français, apprend que la calligraphie arabe n’est pas un signe d’étrangeté, mais une forme de beauté qui a traversé les siècles. Il est la salle où la femme voilée et la femme en jean peuvent discuter poésie, parce que la poésie transcende les différences. C’est la scène où le slameur des cités rencontre le musicien de Fès, et où naît une parole neuve, métisse, vivante. On nous parle de « Dar America », de « Goethe Institut », de « Cervantes ». Tous nos pays hôtes savent que leur influence et leur rayonnement passent par la culture. Et nous, que proposons-nous ? On évoque parfois « Dar Al Maghrib ». La réalité, pour beaucoup de créateurs, est celle d’un accès verrouillé, d’une culture réservée à des initiés, à ceux qui ont les bonnes invitations. La culture ne peut être un privilège. Elle doit être une respiration démocratique, ouverte à tous : aux femmes des quartiers, aux artistes sans étiquette, aux intellectuels qui dérangent.
L’oubli est la mort lente. Quand on prive une diaspora de ses outils culturels, on la condamne à l’aphasie identitaire. On fabrique des générations qui auront honte de leur nom, qui renieront leur langue, qui tourneront le dos à leur histoire. Et dans ce vide, comme l’histoire nous l’a trop souvent montré, s’engouffrent les extrêmes : le repli identitaire le plus dur, ou la dissolution la plus triste. La culture est une résistance. Elle est, pour reprendre les mots d’Albert Camus, « cette dignité obstinée qu’on oppose aux pouvoirs de la mort ». En exil, elle est la dignité que l’on oppose aux pouvoirs de l’oubli. Alors oui, j’écris. Et ma plume, aujourd’hui, est un cri. Ce cri n’est pas pour un projet. Il est pour une urgence vitale : l’âme de la diaspora marocaine. Car cette diaspora n’est pas un poids mort, un réservoir de main-d’œuvre ou un simple vecteur de transferts financiers. Elle est, pour reprendre une image chère à Kateb Yacine, une « force de métamorphose ». Elle est le pont vivant, charnel, entre la Méditerranée des Lumières et l’Afrique millénaire, entre l’Europe et le monde arabo-musulman. Briser ce pont, c’est priver le Maroc d’une partie de sa voix dans le concert du monde. Tuer la culture en exil, c’est poignarder la patrie dans le dos. Réduire l’intellectuel au silence, c’est démanteler le dernier rempart de l’identité.
Et je pense à tous ces travailleurs venus du Maroc dans les années 60 et 70, qui ont bâti de leurs mains les routes et les immeubles de ce pays. Ils ont sacrifié leur jeunesse, leur santé, souvent leur vie, pour que leurs enfants aient un avenir meilleur. Leur sueur a coulé sur ce sol, leur sang a parfois rougi ces trottoirs. Leur dignité a tenu debout dans le froid des foyers et le silence des chaînes de montage. Leur offrir aujourd’hui un centre culturel digne de ce nom, ce n’est pas une faveur. C’est une dette. C’est reconnaître que ces hommes et ces femmes n’étaient pas seulement des bras, mais des cœurs, des mémoires, des âmes. C’est dire à leurs petits-enfants : votre histoire est ici, votre histoire est là-bas, et ces deux histoires n’en font qu’une. La culture, en définitive, est la seule patrie que l’on puisse emporter sous la semelle de ses souliers. Et c’est elle qui, un jour, nous permettra de rentrer chez nous, même si nous n’y mettons jamais les pieds.
Les années passent, les lettres restent sans réponse, les combats s’essoufflent. Mais le silence ne peut être la fin de l’histoire. Car une identité que l’on laisse se flétrir aujourd’hui ne pourra peut-être plus jamais germer demain. Alors je continuerai. J’écrirai jusqu’à ce que ma voix s’éraille. J’écrirai jusqu’à ce que l’encre se change en sève. Parce qu’une nation qui abandonne sa culture en exil est une nation qui se prépare à l’amnésie. Et sans mémoire, un peuple n’est plus qu’une poussière dans le vent de l’histoire. Je continuerai à défendre cette idée avec l’obstination des prophètes et la rage des poètes. Parce qu’un peuple sans culture est un peuple sans mémoire. Et un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir. Il est, comme le disait Saint-Exupéry, « un peuple en train de mourir, et qui ne le sait pas encore ». La diaspora marocaine, comme toutes les diasporas du monde, porte en elle cette flamme sacrée. Ne la laissons pas s’éteindre dans le vent glacial de l’indifférence. Construisons-lui des abris. Des ponts. Des maisons d’âme. Parce que la culture, quand elle meurt en silence dans l’exil, c’est le pays tout entier qui saigne sans que personne n’entende son cri.
