Nationalisme arabe: entre héritage historique et nécessité d’une nouvelle solidarité régionale

Marco Baratto politologue

Par Marco Baratto, politologue-Italie

La lecture de l’article de Zakia Laaroussi, « Comment l’Iran est devenu chiite », offre une clé de réflexion précieuse pour comprendre la formation des identités politiques au Moyen-Orient. L’exemple de la dynastie safavide montre comment une décision politique, appuyée sur une dimension religieuse, peut contribuer à construire durablement l’identité d’un État. Lorsque le shah Ismaïl Ier fonda la dynastie safavide au début du XVIᵉ siècle et proclama le chiisme religion d’État en 1501, il ne s’agissait pas seulement d’un choix théologique. C’était avant tout une décision stratégique. À cette époque, l’Iran se trouvait dans une position géopolitique délicate, pris entre deux puissances sunnites expansionnistes : l’Empire ottoman à l’ouest et les Ouzbeks à l’est. Imposer le chiisme permettait non seulement de consolider le pouvoir du nouveau souverain, mais aussi de créer une identité distincte capable d’unifier un territoire encore fragile et de résister aux pressions extérieures. En d’autres termes, Ismaïl Ier construisait un véritable « mythe fondateur » pour l’État iranien.

Cette décision historique invite à réfléchir à la manière dont les identités politiques se construisent dans la région. Si l’Iran a su, très tôt, forger une identité forte autour d’une vision politique et religieuse cohérente, le monde arabe a connu un parcours beaucoup plus fragmenté, souvent marqué par les ingérences extérieures et les promesses non tenues. Un moment clé de cette histoire est sans doute le Congrès arabe de 1913, qui se tint à Paris dans les locaux de la Société de Géographie, boulevard Saint-Germain. Des intellectuels, des notables et des représentants politiques des provinces arabes de l’Empire ottoman s’y réunirent pour discuter de réformes visant à garantir une plus grande autonomie aux populations arabes. À ce moment-là, il ne s’agissait pas encore de revendiquer une indépendance totale, mais plutôt de réclamer une reconnaissance politique et culturelle à l’intérieur de l’Empire ottoman. Ce congrès fut néanmoins le signe avant-coureur d’une prise de conscience politique nouvelle. Les élites arabes commençaient à affirmer une identité commune fondée sur la langue, l’histoire et une culture partagée.

Quelques années plus tard, la Première Guerre mondiale allait bouleverser radicalement cet équilibre. L’Empire ottoman, engagé aux côtés des puissances centrales, se trouva confronté à une coalition alliée déterminée à démanteler son pouvoir. Dans ce contexte, la révolte arabe de 1916-1918, menée par le chérif de La Mecque, Husayn ibn Ali, fut encouragée par la Grande-Bretagne. Londres promettait, à travers la correspondance Husayn-McMahon, de soutenir l’indépendance des Arabes s’ils se soulevaient contre Istanbul. Les combattants arabes participèrent activement à l’affaiblissement du pouvoir ottoman dans plusieurs régions du Moyen-Orient. Mais lorsque la guerre prit fin, les promesses faites aux Arabes se révélèrent largement illusoires.

Dès 1916, en effet, la Grande-Bretagne et la France avaient secrètement signé les accords Sykes-Picot, prévoyant le partage des provinces arabes de l’Empire ottoman en zones d’influence. Lorsque ces accords furent révélés par le nouveau pouvoir soviétique après la révolution russe, ils confirmèrent ce que beaucoup redoutaient déjà : l’indépendance promise serait remplacée par une nouvelle forme de domination. À cette trahison politique s’ajouta une autre décision lourde de conséquences : la déclaration Balfour de 1917, par laquelle le gouvernement britannique soutenait l’établissement d’un « foyer national juif » en Palestine. Cette promesse, faite sans véritable consultation des populations locales, introduisit un facteur supplémentaire de tension dans une région déjà fragile. Après la guerre, le système des mandats confiés à la France et à la Grande-Bretagne par la Société des Nations consacra la fragmentation politique du monde arabe. Les nouvelles frontières tracées par les puissances européennes donnèrent naissance à des entités étatiques distinctes – Syrie, Irak, Liban, Transjordanie, Palestine – dont la configuration résultait souvent davantage de considérations stratégiques que de réalités historiques ou sociales.

Au cours du XXᵉ siècle, le nationalisme arabe tenta à plusieurs reprises de surmonter ces divisions. Des dirigeants et des mouvements politiques plaidèrent pour une unité ou au moins pour une solidarité politique entre les États arabes. L’expérience du panarabisme, notamment incarnée par Gamal Abdel Nasser, témoigna de cette aspiration à dépasser les frontières héritées de la période coloniale. Cependant, les rivalités entre régimes, les divergences idéologiques et les interventions des grandes puissances ont souvent entravé ces tentatives d’unité. Le monde arabe s’est ainsi retrouvé partagé entre plusieurs axes politiques, parfois antagonistes, qui ont affaibli sa capacité d’action collective.

Aujourd’hui, les tensions persistantes dans le Golfe et dans l’ensemble du Moyen-Orient rappellent l’importance de repenser les formes de coopération entre les États arabes. Les crises récentes ont montré que les défis auxquels la région est confrontée – sécurité, stabilité économique, rivalités géopolitiques – dépassent largement les capacités d’un seul État. Dans ce contexte, l’idée d’une intégration plus étroite entre les pays arabes, notamment sunnites, mérite d’être sérieusement envisagée. Il ne s’agit pas de recréer un État arabe unique, projet qui appartient sans doute à une autre époque, mais de construire une coopération plus structurée et plus efficace. Les pays du Golfe, en particulier, disposent de moyens financiers considérables et d’institutions régionales déjà existantes. Le Conseil de coopération du Golfe représente une base importante, mais son potentiel reste encore largement sous-exploité. Les crises régionales ont montré combien une coordination politique, économique et stratégique plus profonde pourrait renforcer la stabilité de l’ensemble de la région.

Plus d’un siècle après le Congrès arabe de Paris, l’esprit de cette rencontre demeure étonnamment actuel. Les participants de 1913 rêvaient d’une communauté politique arabe capable de défendre ses intérêts et de construire son avenir avec davantage d’autonomie. Aujourd’hui, dans un monde marqué par de nouvelles rivalités géopolitiques et par une recomposition des équilibres internationaux, cette aspiration pourrait retrouver une nouvelle pertinence. Une intégration régionale pragmatique – fondée sur la coopération économique, la sécurité collective et une diplomatie coordonnée – permettrait au monde arabe de peser davantage sur la scène internationale. L’histoire montre que les identités politiques fortes ne naissent pas spontanément. Elles sont le fruit de choix stratégiques, de visions politiques et parfois de décisions  audacieuses. L’Iran safavide en offre un exemple frappant. Le monde arabe, lui aussi, pourrait trouver dans son histoire et dans ses aspirations communes les bases d’une solidarité renouvelée. Car, au-delà des divisions héritées du siècle dernier, demeure une réalité fondamentale : une langue, une culture et une mémoire partagées. Autant d’éléments qui pourraient encore servir de fondement à une coopération plus étroite et à une nouvelle étape de l’histoire politique du monde arabe.

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