Par Zakia Laaroussi, Paris
Dans les époques où les nations se fissurent comme de vieilles porcelaines oubliées dans les caves de l’Histoire, la politique cesse d’être une simple administration du réel. Elle devient un art spirite. Et c’est précisément dans cette pénombre que Raphaël Glucksmann surgit aujourd’hui sur la scène française : non comme un candidat ordinaire à l’élection présidentielle de 2027, mais comme un écrivain politique tentant de réanimer le vieux cœur fatigué de la République. Sa proposition d’organiser une convention citoyenne sur l’immigration paraît, à première vue, technique, presque procédurale. Pourtant, derrière cette mécanique démocratique se cache une interrogation autrement plus vertigineuse : qu’est-ce qu’une nation lorsqu’elle doute d’elle-même ?
Depuis plusieurs années, la France ressemble à un immense roman russe écrit sous les néons de la mondialisation. Les débats sur l’immigration ne relèvent plus seulement des statistiques, des frontières ou des politiques publiques. Ils touchent au tragique intime de la civilisation européenne : la peur du remplacement, la culpabilité coloniale, l’épuisement social, le désir d’unité et la hantise du déclin.
Glucksmann hérite d’une tradition politique particulière : celle de la social-démocratie européenne, humaniste, universaliste, profondément marquée par l’idée que la démocratie doit survivre non seulement à la violence économique, mais aussi à la fragmentation émotionnelle des sociétés modernes. Sa convention citoyenne apparaît ainsi comme une tentative de restaurer un espace rationnel dans une époque dominée par les passions instantanées. Tirer au sort des citoyens, les confronter à des données démographiques, économiques, sécuritaires, puis rendre les débats publics : l’idée semble presque rousseauiste dans son ambition. Comme si la République cherchait encore, malgré les fractures, à produire une forme de volonté générale.

Mais la France de 2026 n’est plus celle de Jean-Jacques Rousseau. Elle ressemble davantage à l’univers de Fyodor Dostoevsky : un monde où les individus oscillent entre culpabilité et colère, fraternité et ressentiment, idéal démocratique et tentation autoritaire. Dans Les Démons ou Les Frères Karamazov, les personnages ne débattent jamais seulement d’idées. Ils se débattent contre eux-mêmes. Et l’Europe contemporaine semble prisonnière du même vertige. Que faire lorsque les principes humanistes entrent en collision avec l’angoisse identitaire ? Comment préserver l’ouverture sans dissoudre le sentiment d’appartenance ?
La force de Glucksmann réside précisément dans cette tentative d’éviter les deux abîmes qui dominent aujourd’hui la vie publique française : le déni moraliste d’un côté, la brutalité populiste de l’autre. Depuis les secousses de May 1968 , la gauche française vit une tension permanente entre la défense des classes populaires et l’adhésion à une vision culturelle universaliste souvent perçue comme éloignée des inquiétudes sociales quotidiennes. Cette fracture a ouvert un boulevard historique au national-populisme porté successivement par Jean-Marie Le Pen puis Marine Le Pen. Dans ce paysage saturé de peurs et d’invectives, Glucksmann tente de réintroduire quelque chose devenu presque exotique dans les démocraties contemporaines : la délibération.
Son projet de service civique obligatoire participe de la même philosophie. Il ne s’agit pas seulement de discipline républicaine ou d’encadrement de la jeunesse. Il s’agit de fabriquer des expériences communes dans une société où les individus vivent désormais dans des archipels sociaux séparés : centres-villes métropolisés, périphéries déclassées, banlieues postcoloniales, élites numériques. Le diagnostic implicite est brutal : la France ne souffre pas uniquement d’une crise économique ou institutionnelle ; elle souffre d’une désintégration du récit collectif.
Or, les nations meurent rarement d’abord de pauvreté. Elles meurent lorsqu’elles cessent de se raconter une histoire commune. C’est pourquoi la proposition de Glucksmann dépasse largement le cadre électoral. Elle constitue une tentative de reconstruction symbolique de la République française dans un moment où celle-ci semble hésiter entre le repli identitaire et la dissolution libérale. Reste une question fondamentale : une convention citoyenne peut-elle réellement contenir les forces émotionnelles qui traversent aujourd’hui l’Europe ? Peut-on encore produire du consensus dans des sociétés façonnées par les algorithmes, les colères numériques et la fragmentation des vérités ?
Le pari de Glucksmann est presque littéraire. Il suppose que des citoyens confrontés au réel, à la complexité et à la contradiction peuvent encore préférer la pensée au slogan. C’est un pari audacieux. Peut-être même désespéré. Mais dans une époque saturée de vacarme, il y a déjà quelque chose de profondément subversif à vouloir faire dialoguer une nation avec elle-même. Et peut-être est-ce là, au fond, le dernier luxe des vieilles démocraties européennes : continuer à croire que la parole peut encore retarder la chute.
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