Par Zakia Laaroussi, Paris
Au cœur de Paris, dans cet espace où les langues du monde se croisent comme des mémoires vivantes, l’UNESCO n’a jamais été conçue pour accueillir les crispations de l’instant ni les querelles rétrécies par la politique. Elle est née des ruines du XXe siècle, des villes consumées par la guerre, et d’une intuition profondément humaine : la paix véritable ne se bâtit pas uniquement dans les traités, mais dans la conscience des peuples.
L’UNESCO devrait demeurer ce sanctuaire discret où les civilisations dialoguent lorsque les discours politiques s’essoufflent. Un lieu où l’humanité célèbre ce qu’elle possède de plus durable : la connaissance, l’art, la mémoire, les langues, les œuvres capables d’arracher l’homme à la brutalité de ses propres passions. Car les institutions culturelles perdent leur grandeur lorsqu’elles deviennent le miroir des tensions qu’elles étaient censées dépasser.
Ces derniers jours, les images et les réactions qui ont envahi les réseaux sociaux ont laissé chez beaucoup l’impression d’un malaise profond. Comme si une dissonance soudaine s’était glissée au milieu d’une symphonie universelle dédiée au dialogue des cultures. Lorsqu’un espace pensé pour l’élévation intellectuelle se retrouve happé par les réflexes de confrontation, le monde paraît soudain plus étroit, et l’idée même de civilisation semble vaciller.
Les grandes nations se distinguent rarement par le bruit qu’elles produisent, mais par la hauteur de leur regard. Certaines puissances demeurent prisonnières des tensions immédiates au point d’oublier l’horizon. Elles regardent sans cesse le sol des rivalités et finissent par perdre le sens du ciel. Les civilisations durables, elles, savent lever les yeux au-delà des frontières, au-delà des susceptibilités passagères, vers quelque chose de plus vaste qu’un simple rapport de force.
Le Maroc, fort de son épaisseur historique, n’a nul besoin de s’enfermer dans les labyrinthes des réactions impulsives. Des médinas impériales aux héritages andalous, des routes caravanières africaines aux rivages méditerranéens, le Royaume porte depuis des siècles une vocation de trait d’union entre les mondes. Les vieilles civilisations n’entrent pas dans l’histoire en criant ; elles s’imposent par leur profondeur, leur continuité et leur capacité à transformer la culture en présence silencieuse mais durable.
D’autres peuples ont compris depuis longtemps que l’influence la plus puissante n’est pas toujours militaire ou diplomatique, mais culturelle. Le Japon a transformé les blessures de son histoire en esthétique du raffinement et de la discipline. La Chine, elle aussi, a réinvesti son héritage civilisationnel pour faire de sa mémoire un instrument d’influence mondiale. Les nations qui marquent leur époque sont celles qui apprennent à rayonner plutôt qu’à réagir.
Car au fond, l’UNESCO n’est pas un théâtre de susceptibilités nationales. Elle devrait être cet espace rare où chaque peuple apporte à l’humanité ce qu’il possède de plus noble : un poème, une pensée, un patrimoine, une vision du monde. Une institution née de l’idée presque spirituelle selon laquelle les guerres commencent dans l’esprit des hommes, et que c’est donc dans cet esprit qu’il faut bâtir les remparts de la paix.
Le véritable défi pour les nations d’aujourd’hui n’est plus seulement de défendre leur image, mais de construire une présence civilisationnelle capable de parler au monde entier. Les peuples qui fondent leur influence sur la sagesse, la culture et la maîtrise d’eux-mêmes préparent l’avenir. Ceux qui demeurent prisonniers de l’émotion immédiate restent enfermés dans le vacarme du présent.
Le vieux proverbe marocain le dit avec une lucidité populaire remarquable : « Celui qui plonge sa tête dans le son finit picoré par les poules. » Toute civilisation qui se laisse absorber par les querelles étroites oublie tôt ou tard l’immensité du ciel au-dessus d’elle. Et peut-être est-ce précisément cela que notre époque doit réapprendre : la culture n’est pas une arme de confrontation, mais un pont suspendu au-dessus des fractures humaines. L’UNESCO, plus que jamais, devrait rester la maison du dialogue universel … non le balcon d’où le monde contemple ses divisions infinies.
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