Le Royaume du pardon et majesté politique

Par Zakia Laaroussi, Paris

Le Maroc appartient à cette race rare d’États-civilisations où la politique ne se limite jamais à l’exercice sec du pouvoir, mais s’élève à une dramaturgie historique, presque métaphysique, où le souverain devient le gardien d’une continuité millénaire. Lorsque Mohammed VI accorde sa grâce royale aux supporters sénégalais emprisonnés après les violences de la CAN 2025, ce geste dépasse l’événement sportif. Il s’inscrit dans une longue architecture symbolique où le pardon devient un acte de souveraineté autant qu’un langage diplomatique. Car le Maroc ne gouverne pas uniquement par les institutions ; il gouverne aussi par les signes.

Dans l’histoire des monarchies, rares sont celles qui ont compris avec autant de finesse que l’autorité véritable ne réside pas seulement dans la force de la loi, mais dans la capacité à transcender la loi par la sagesse. Montesquieu écrivait que le principe des monarchies est l’honneur ; au Maroc, cet honneur semble se prolonger dans une philosophie plus ancienne encore : celle du sultan protecteur, héritier à la fois des traditions chérifiennes, des pactes tribaux et de la mémoire andalouse.

À Rabat, la grâce royale accordée « pour des considérations humaines » à l’occasion de l’Aïd al-Adha ne relève donc pas d’une simple mesure d’apaisement. Elle constitue une réaffirmation de cette vieille idée orientale selon laquelle le pouvoir atteint son sommet lorsqu’il maîtrise la clémence. Dans la tradition islamique classique, le souverain idéal n’est pas seulement celui qui punit avec justice, mais celui qui sait interrompre la logique de la vengeance pour restaurer l’harmonie de la communauté. Et c’est précisément là que le Maroc contemporain intrigue le regard du monde.

Alors que tant d’États modernes se dissolvent dans la froideur bureaucratique ou l’agitation populiste, le royaume chérifien continue d’articuler modernité stratégique et profondeur historique. Il avance comme un vieux navire impérial traversant les tempêtes géopolitiques sans jamais rompre avec son âme. Derrière les infrastructures ultramodernes de Tanger Med, derrière les ambitions africaines du royaume, derrière la diplomatie économique et religieuse, demeure une vieille conscience dynastique : celle d’un État qui se pense comme héritier d’un destin.

Entre le Maroc et le Sénégal, il n’existe pas seulement une coopération diplomatique. Il existe une mémoire affective. Des siècles de circulation soufie, de commerce caravanier, de fraternités religieuses et d’échanges intellectuels ont relié Fès à Dakar bien avant les conférences internationales et les sommets économiques. Les confréries tidjanes et qadiries ont tissé entre les deux peuples une géographie spirituelle que les frontières modernes ne peuvent effacer.

Le geste royal puise ainsi dans un imaginaire historique beaucoup plus vaste que l’actualité sportive. Il rappelle que l’Afrique peut encore produire une politique enracinée dans sa propre grammaire civilisationnelle, loin des modèles importés et des réflexes purement gestionnaires. Dans cette décision apparaît une certaine idée du pouvoir africain : un pouvoir qui ne renonce ni à l’autorité ni à la compassion.

C’est aussi cela, la singularité marocaine : avoir transformé la monarchie en colonne vertébrale identitaire plutôt qu’en vestige protocolaire. Là où d’autres trônes se sont folklorisés, la monarchie marocaine demeure un centre de gravité réel, capable d’unifier le religieux, le diplomatique, l’économique et l’affectif dans une même narration nationale. Le roi n’apparaît plus alors comme un simple chef d’État. Il devient le dépositaire d’une continuité historique, presque le conservateur vivant d’une mémoire collective traversant Almoravides, Mérinides, Saadiens et Alaouites. Cette permanence donne au Maroc une densité politique rare dans le monde contemporain.

La grâce accordée aux supporters sénégalais n’effacera évidemment ni les tensions du football ni les passions excessives des foules modernes. Mais elle révèle quelque chose de plus profond : la volonté du royaume de replacer l’humain au-dessus de l’incident, la relation fraternelle au-dessus de la crispation immédiate. Dans un 21 ème siècle saturé de brutalité verbale, de fractures identitaires et de cynisme géopolitique, ce type de geste possède une puissance symbolique considérable. Il rappelle qu’un État peut encore parler le langage de la dignité. Et peut-être est-ce là le secret du Maroc contemporain : avancer vers l’avenir sans renier la poésie du passé.

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