La Plateforme de Marrakech comme architecture de stabilité.

Par Zakia Laaroussi, Paris

Dans les périodes où les continents semblent traverser des mutations tectoniques invisibles, lorsque les frontières cessent d’être de simples lignes cartographiques pour devenir des espaces mouvants traversés par les flux de la puissance, de l’économie et de l’insécurité, certaines nations choisissent d’observer les transformations du monde, tandis que d’autres tentent d’en influencer le cours. Le Maroc appartient manifestement à cette seconde catégorie.

À mesure que l’Afrique s’impose comme l’un des principaux théâtres géopolitiques du 21 ème siècle, le Royaume développe une vision qui dépasse largement les approches sécuritaires conventionnelles. La Plateforme de Marrakech apparaît ainsi non comme une simple initiative institutionnelle, mais comme l’expression d’une doctrine stratégique en gestation, une doctrine qui ambitionne de concilier souveraineté, sécurité, développement et coopération continentale dans une même architecture de stabilité.

Le contexte est particulièrement exigeant. Les menaces contemporaines ne ressemblent plus aux conflits classiques du siècle dernier. Les guerres asymétriques, les organisations terroristes transnationales, les réseaux criminels, les trafics illicites et les opérations hybrides exploitent les fragilités frontalières, les déséquilibres socioéconomiques et les espaces numériques avec une efficacité redoutable. Dans la région sahélo-saharienne notamment, ces phénomènes se combinent souvent dans des configurations complexes qui défient les réponses traditionnelles.

Face à cette réalité, la singularité de l’approche marocaine réside dans son refus de réduire la sécurité à sa seule dimension militaire. Rabat semble avoir intégré une leçon essentielle de l’histoire contemporaine : aucune victoire sécuritaire durable ne peut être obtenue si elle n’est pas accompagnée d’une stratégie de développement humain, d’intégration économique et de résilience institutionnelle. C’est précisément cette philosophie qui confère à la Plateforme de Marrakech son caractère original. Elle ne se limite pas à favoriser l’échange d’informations entre services spécialisés ; elle participe à la construction progressive d’une vision africaine autonome de la sécurité. Une vision qui refuse les modèles importés et privilégie une compréhension enracinée dans les réalités politiques, sociales et culturelles du continent.

Cette démarche s’inscrit également dans une stratégie économique plus vaste. Les grands projets portés par le Maroc, qu’il s’agisse du gazoduc atlantique africain ou des initiatives visant à renforcer l’accès des pays du Sahel à l’océan Atlantique, témoignent d’une conviction fondamentale : la sécurité durable est indissociable de l’intégration économique. Les infrastructures deviennent alors des instruments géopolitiques autant que des leviers de développement.

L’une des dimensions les plus remarquables du modèle marocain demeure cependant sa composante spirituelle. Dans une époque où les idéologies extrémistes cherchent à instrumentaliser les références religieuses, le Royaume mobilise une tradition de modération incarnée notamment par l’institution de l’Imarat al-Mouminine et les actions de la Fondation Mohammed VI des Oulémas Africains. Cette diplomatie spirituelle constitue un outil discret mais puissant de prévention de la radicalisation et de consolidation de la cohésion sociale.

La force du modèle marocain réside précisément dans cette capacité à articuler des dimensions souvent traitées séparément ailleurs : renseignement, diplomatie, développement, formation, coopération économique et action religieuse modérée. Là où certaines approches fragmentent les réponses, Rabat tente de construire une vision systémique des défis africains.

Dans cette dynamique, la Plateforme de Marrakech apparaît progressivement comme un laboratoire stratégique continental. Depuis son lancement, elle a contribué à institutionnaliser une coopération africaine en matière de lutte contre le terrorisme et les menaces transnationales, tout en renforçant l’idée selon laquelle la sécurité du continent doit être pensée, définie et assumée par les Africains eux-mêmes.

Au-delà des réunions, des déclarations et des mécanismes de coordination, c’est peut-être là que réside l’enjeu historique véritable. Dans un monde marqué par le retour des rivalités de puissance, l’Afrique cherche à affirmer sa propre capacité d’action. Le Maroc, à travers cette vision, tente de démontrer qu’une stabilité durable ne peut naître ni de l’assistance perpétuelle ni de la dépendance stratégique, mais d’une combinaison équilibrée entre souveraineté, coopération et développement.

Ainsi, la Plateforme de Marrakech dépasse le cadre d’un simple dispositif sécuritaire. Elle participe à la construction d’une ambition continentale plus vaste : celle d’une Afrique capable de protéger ses intérêts, de sécuriser ses espaces stratégiques et de façonner elle-même les contours de son avenir dans un système international en pleine recomposition.

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