Par Zakia Laaroussi. Paris
Il existe des nations qui vivent dans l’histoire, et d’autres qui vivent de l’histoire. L’Algérie contemporaine semble osciller entre ces deux dimensions avec une intensité singulière. Héritière d’une lutte de libération parmi les plus marquantes du 21 ème siècle, dotée d’immenses ressources énergétiques et d’un poids géographique considérable, elle demeure pourtant prisonnière d’une tension permanente entre la légitimité du passé et les exigences du futur.
À chaque échéance électorale, la même interrogation ressurgit : assiste-t-on à une modernisation du système politique ou à une reconfiguration de ses mécanismes de contrôle ? Derrière les chiffres, les procédures et les candidatures validées ou rejetées, se cache en réalité une question beaucoup plus profonde touchant à la nature même du contrat politique algérien. Depuis l’indépendance, l’État algérien s’est construit autour d’une singularité remarquable : la mémoire révolutionnaire est devenue un pilier central de la légitimité institutionnelle. Cette architecture a longtemps assuré la stabilité du pays. Mais toute légitimité historique est confrontée, tôt ou tard, à l’épreuve du temps. Les nouvelles générations demandent moins des récits héroïques que des perspectives économiques, sociales et politiques tangibles.

Dans ce contexte, les exclusions massives de candidats, quelles que soient les justifications légales avancées, alimentent un débat fondamental sur les frontières entre régulation politique et restriction du pluralisme. Une démocratie se définit certes par ses règles, mais également par sa capacité à accueillir la diversité des expressions politiques. La situation devient encore plus complexe lorsqu’elle est observée à travers le prisme géopolitique régional. Car l’Algérie n’évolue pas dans un vide stratégique. Le Maghreb est aujourd’hui l’une des zones les plus dynamiques du continent africain. Les recompositions économiques, les corridors énergétiques, les nouvelles routes commerciales et les investissements internationaux redessinent progressivement l’équilibre régional.
C’est ici qu’apparaît inévitablement la comparaison avec le Maroc. Non pas sous l’angle des rivalités émotionnelles qui nourrissent parfois les discours officiels de part et d’autre, mais comme l’observation de deux trajectoires stratégiques distinctes. Tandis que Rabat a privilégié une diplomatie économique expansive, un ancrage africain renforcé et une diversification progressive de ses partenariats internationaux, Alger a souvent privilégié une approche davantage centrée sur les considérations sécuritaires et la préservation des équilibres internes.

Cette différence de méthode produit aujourd’hui des résultats visibles dans plusieurs domaines. Le Maroc a réussi à transformer certaines questions stratégiques en leviers diplomatiques et économiques. L’Algérie, quant à elle, conserve des atouts considérables mais semble parfois consacrer davantage d’énergie à la gestion des rapports de force qu’à la projection d’une vision de long terme. La grande ironie politique réside dans le fait que les systèmes les plus soucieux de contrôler l’incertitude finissent souvent par générer une autre forme d’incertitude. Lorsqu’un pouvoir cherche à encadrer excessivement la compétition politique, il réduit certes les risques immédiats, mais il affaiblit également la capacité du système à renouveler sa légitimité.

L’enjeu fondamental pour l’Algérie n’est donc pas électoral au sens strict. Il est philosophique, institutionnel et civilisationnel. Il concerne la capacité d’un État issu d’une épopée révolutionnaire à construire une nouvelle légitimité fondée sur la performance économique, l’ouverture politique et la confiance citoyenne. Car au 21 ème siècle, la puissance d’une nation ne se mesure plus seulement à ses réserves de gaz, à la taille de son territoire ou à la force de son appareil sécuritaire. Elle se mesure également à sa faculté d’inspirer confiance, d’attirer les investissements, de retenir ses talents et de projeter une image crédible de son avenir.
L’Algérie possède incontestablement les ressources nécessaires pour relever ce défi. La question demeure toutefois entière : ces ressources seront-elles mobilisées pour accompagner une véritable transformation politique et économique, ou continueront-elles à alimenter un modèle dont les fondements appartiennent davantage au siècle passé qu’au monde qui émerge aujourd’hui ? C’est dans cette interrogation que se joue probablement une partie essentielle du destin algérien des prochaines décennies.
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