Le Traité du Siècle entre Rabat et Paris?

Par Zakia Laaroussi, Paris

Parfois, un traité n’est qu’un document diplomatique. Parfois, il est un symbole. Et parfois, plus rarement, il constitue le symptôme visible d’un basculement historique beaucoup plus profond. Le futur traité d’amitié franco-marocain appartient probablement à cette troisième catégorie. Car derrière les protocoles, les signatures officielles et les déclarations de circonstance se cache une réalité autrement plus significative : la fin progressive d’un modèle hérité du 21 ème siècle et la naissance d’une relation qui tente de s’affranchir définitivement des ombres du passé colonial pour entrer dans la logique froide et lucide des intérêts stratégiques du XXIe siècle. Ce qui se prépare entre Rabat et Paris n’est pas simplement un aggiornamento diplomatique. C’est une redéfinition de la notion même de partenariat.

Le traité de La Celle-Saint-Cloud de 1955 appartenait à une époque particulière. Le monde sortait de la Seconde Guerre mondiale. Les empires coloniaux entraient dans leur phase terminale. Les indépendances africaines n’avaient pas encore bouleversé l’ordre international. La France demeurait une puissance impériale. Le Maroc redevenait un État souverain. Les deux pays ne se regardaient pas d’égal à égal. L’un administrait. L’autre revendiquait sa liberté. Soixante-dix ans plus tard, le paysage a changé au point d’en devenir méconnaissable. Le Maroc est devenu l’une des économies les plus dynamiques du continent africain. La France, quant à elle, cherche à redéfinir son rôle dans un monde multipolaire où son influence historique n’est plus acquise. Le rapport psychologique qui structurait autrefois les relations bilatérales s’est progressivement dissous. Et c’est précisément cette mutation silencieuse que vient consacrer le nouveau traité.

Les observateurs qui analysent ce rapprochement sous le seul angle sentimental ou historique passent à côté de l’essentiel. Les États ne signent pas des accords majeurs par nostalgie. Ils les signent parce que les réalités géopolitiques l’exigent. Pour Paris, le constat est brutal. L’Afrique francophone traditionnelle n’est plus le pré carré qu’elle fut. Le Sahel a connu une succession de ruptures stratégiques. Les coups d’État ont rebattu les cartes. Les discours souverainistes ont fragilisé les anciennes architectures d’influence. La concurrence de nouveaux acteurs – Chine, Turquie, Russie, États du Golfe – a profondément modifié l’environnement africain. Dans ce contexte, le Maroc apparaît comme l’un des rares partenaires capables d’offrir à la France une profondeur africaine crédible. Non pas parce qu’il serait un relais. Mais parce qu’il est devenu lui-même une puissance d’influence continentale. La nuance est fondamentale. Le Maroc n’est plus une porte. Il est devenu un carrefour.

Pendant longtemps, les analyses européennes ont décrit le Royaume comme une passerelle. Cette lecture est aujourd’hui insuffisante. Le Maroc n’est plus simplement un pont entre l’Europe et l’Afrique. Il est devenu un centre de gravité. Son réseau bancaire couvre une grande partie du continent. Ses entreprises investissent massivement en Afrique de l’Ouest. Ses infrastructures portuaires figurent parmi les plus performantes du monde. Son industrie automobile est devenue la première du continent. Ses ambitions énergétiques redessinent les routes de demain. Et surtout, Rabat a développé une diplomatie africaine dont la cohérence impressionne désormais jusqu’à ses partenaires occidentaux. Ce changement de stature explique pourquoi Paris parle désormais de partenariat d’égal à égal.Non par générosité diplomatique. Mais parce que la réalité des rapports de force a changé.

Le volet économique du traité mérite une attention particulière. Car il ne s’agit plus seulement d’investissements français au Maroc. Il s’agit de la construction potentielle d’une plateforme industrielle commune. Automobile. Aéronautique. Industrie ferroviaire. Énergies renouvelables. Défense. Logistique maritime. Tous ces secteurs participent d’une même logique : faire du Maroc la base industrielle avancée de l’espace euro-africain. Autrement dit, Rabat n’est plus perçu comme un simple marché. Mais comme un partenaire de production. Cette évolution est considérable. Elle traduit une reconnaissance implicite du niveau atteint par l’économie marocaine.

Les relations internationales reposent souvent sur des intérêts. Mais les alliances durables reposent sur la confiance. Et c’est probablement dans le domaine sécuritaire que cette confiance apparaît aujourd’hui avec le plus de force. Depuis plus de deux décennies, les services marocains se sont imposés comme des acteurs majeurs dans la lutte contre le terrorisme international. Les succès répétés des dispositifs de renseignement marocains ont progressivement renforcé leur crédibilité auprès des partenaires occidentaux. Dans un monde où le Sahel demeure l’un des principaux foyers d’instabilité planétaire, cette coopération prend une dimension nouvelle. Le transfert technologique envisagé dans le domaine militaire n’est pas seulement une question industrielle. Il constitue une reconnaissance politique. Il signifie que la France considère désormais le Maroc comme un acteur de sécurité régionale et non plus simplement comme un bénéficiaire de coopération.

Mais derrière tous les chapitres du traité se trouve probablement celui qui possède la portée historique la plus profonde. Le Sahara. Depuis plusieurs décennies, cette question structure une partie essentielle de la diplomatie marocaine. Le soutien explicite de Paris à la proposition marocaine d’autonomie a marqué une rupture majeure. Pourquoi ? Parce que la France n’est pas un acteur quelconque. Membre permanent du Conseil de sécurité. Puissance nucléaire. Acteur central de l’Union européenne. Son positionnement modifie nécessairement les équilibres diplomatiques. Ce soutien traduit également une réalité plus large : une partie croissante des puissances occidentales considère désormais que la stabilité régionale passe davantage par des solutions pragmatiques que par des schémas hérités de la guerre froide.

Curieusement, la question la plus délicate n’est peut-être ni militaire ni géopolitique. Elle est culturelle. La langue française demeure profondément ancrée dans l’écosystème marocain. Mais le Maroc du 21 ème siècle regarde aussi vers l’anglais. Vers les marchés mondiaux. Vers les technologies. Vers les nouvelles puissances économiques. Il ne s’agit pas d’un rejet de la francophonie. Il s’agit d’une diversification. Et c’est là que se dessine probablement la véritable négociation culturelle du futur traité. Comment préserver la profondeur historique du lien francophone sans freiner l’ouverture globale du Royaume ? Cette question dépasse largement le cadre bilatéral. Elle concerne l’avenir même de l’influence culturelle française dans le monde. Il serait naïf de croire que ce traité n’a pas de dimension géopolitique régionale. Le contexte est trop chargé. Crise sahélienne. Compétition énergétique. Rivalités méditerranéennes. Recomposition des équilibres africains. Montée des puissances émergentes. Dans cet environnement, le rapprochement franco-marocain apparaît comme une tentative de construire un pôle de stabilité capable de projeter influence, investissements et sécurité de part et d’autre de la Méditerranée. En langage géopolitique, cela s’appelle la consolidation d’un axe.

Les grands textes diplomatiques sont souvent oubliés. Les grandes visions, elles, survivent. Le futur traité franco-marocain pourrait bien entrer dans cette seconde catégorie. Parce qu’il ne cherche pas à gérer le passé. Il cherche à organiser l’avenir. L’avenir d’une Méditerranée traversée par les incertitudes. L’avenir d’une Afrique en pleine transformation. L’avenir d’une Europe qui redécouvre l’importance stratégique de son voisinage sud. Et au cœur de cette équation se trouve un Maroc qui n’est plus seulement un partenaire historique de la France. Mais un acteur géopolitique majeur dont la voix, les choix et les ambitions comptent désormais dans l’écriture des équilibres du siècle. L’histoire retiendra peut-être que ce traité n’a pas seulement rapproché deux États. Il a consacré une réalité devenue impossible à ignorer : le Maroc n’est plus un sujet de la géopolitique contemporaine ; il en est devenu l’un des auteurs.

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