Donald Trump, Le vendeur du souk planétaire

Par Zakia Laaroussi, Paris

Parfois, les nations produisent des philosophes. Parfois, elles produisent des poètes. L’Amérique, elle, a produit Donald Trump : un homme qui semble considérer le silence comme une anomalie de l’univers. Il existe des dirigeants qui attendent les événements. Donald Trump, lui, paraît convaincu que les événements attendent ses déclarations. À peine le monde a-t-il terminé son café du matin qu’une nouvelle affirmation surgit déjà de quelque studio de télévision, d’un réseau social ou d’un entretien improvisé. Cette semaine encore, le président américain a livré sa propre comptabilité stratégique du conflit avec l’Iran, expliquant que Téhéran ne disposerait plus que de « 21 à 22 % » de son stock initial de missiles. Une précision presque poétique. Ni 20 %, ni 25 %. 21 ou 22. Comme si quelque part, dans les profondeurs du désert persique, un comptable cosmique passait ses nuits à inventorier les missiles un à un avant d’envoyer son rapport à Washington.

Dans un village marocain imaginaire, où les nouvelles du monde arrivent toujours accompagnées d’un verre de thé brûlant, la mère Khira suit les informations avec une perplexité grandissante. Après avoir entendu cette nouvelle estimation américaine, elle aurait probablement levé les yeux au ciel avant de demander : « Il les a comptés lui-même ou quoi ? » Question redoutable. Car Trump possède ce talent rare : annoncer des chiffres avec une assurance telle qu’on hésite entre l’analyse stratégique et la prophétie météorologique. On ne sait jamais vraiment si l’on assiste à une conférence de presse, à une performance théâtrale ou à une discipline encore inconnue des sciences politiques.Les anciens philosophes redoutaient le chaos. Trump semble redouter davantage les périodes de calme. Le repos du monde lui paraît suspect. Le silence des médias ressemble à une provocation. La moindre accalmie devient une invitation à reprendre la parole. Là où certains dirigeants voient une opportunité de réflexion, lui voit un espace vacant qu’il convient d’occuper immédiatement. Avec enthousiasme. Et de préférence avant tout le monde.

La mère Kheira connaît bien ce personnage. Dans chaque marché hebdomadaire marocain existe un commerçant capable de vendre simultanément des olives, des piles électriques, des couvertures, des remèdes contre les rhumatismes et des conseils matrimoniaux. Trump appartient à cette école. Dans une même semaine, il peut commenter les missiles iraniens, les marchés financiers, les alliances internationales, le prix du pétrole et l’état moral de la civilisation occidentale. Avec la même énergie. Avec la même conviction. Et surtout avec cette capacité unique à donner l’impression que chaque sujet est le plus important de l’histoire humaine.

Les analystes continuent de le décrire comme un homme politique. C’est probablement une erreur de classification. Trump ressemble davantage à un phénomène atmosphérique. Les météorologues surveillent les cyclones. Les diplomates surveillent les sommets internationaux. Les rédactions du monde entier surveillent Trump. Par prudence professionnelle. Parce qu’un cyclone peut modifier un paysage. Mais une déclaration trumpienne peut modifier plusieurs cycles d’information avant même le déjeuner. La mère Khira, qui n’a jamais fréquenté les grandes écoles stratégiques, possède pourtant une théorie séduisante. Selon elle, certains hommes écrivent l’histoire. D’autres la commentent. Trump, lui, discute directement avec elle. À voix haute. Tous les jours. Parfois plusieurs fois par jour. Et l’histoire, épuisée, essaie tant bien que mal de suivre le rythme.

Il existe quelque chose de fascinant dans cette énergie inépuisable. Le monde traverse des guerres, des crises économiques, des bouleversements technologiques. Les dirigeants passent. Les doctrines changent. Les alliances se recomposent. Mais Trump demeure fidèle à une mission mystérieuse : empêcher l’actualité de s’endormir. On l’imagine traversant une tempête de neige, un désert brûlant ou une nuit sans fin avec la même préoccupation : « Le monde a-t-il suffisamment de choses à commenter aujourd’hui ? » Si la réponse est non, il se charge personnellement du problème. Et c’est peut-être là son plus grand talent. Car à une époque où l’attention est devenue la monnaie la plus précieuse du pouvoir, Donald Trump semble avoir découvert le secret que poursuivent tous les communicateurs contemporains : Ne jamais laisser le monde changer de chaîne.

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