Le procès de ZD4 et les frontières de la liberté artistique en Algérie
Par Pr.Abderrahmane Mekkaoui-Paris
Il est des procès qui dépassent la personne qu’ils condamnent. Celui de Zakaria Kara Slimane, connu sous le nom de scène ZD4, pourrait être de ceux-là. Le 29 août 2026, le tribunal de Tlemcen l’aurait condamné à un an de prison ferme, avec placement immédiat en détention, à l’issue d’une procédure de comparution immédiate, après son arrestation la veille. Selon l’organisation de défense des droits humains SHOAA for Human Rights, plusieurs chefs d’accusation ont été retenus contre lui, dont celui d’outrage au président de la République. Le motif de cette procédure tient à une chanson de rap publiée en juin : « Zoj Bghal » — « Deux Mulets ». Une chanson. Quelques mots. Une métaphore. Et, désormais, une peine de prison. C’est précisément cette disproportion apparente qui devrait retenir l’attention bien au-delà de Tlemcen. Car derrière le sort d’un rappeur se dessine une question autrement plus grave : jusqu’où un État peut-il aller pour protéger l’honneur du pouvoir sans finir par criminaliser le droit même de le critiquer ?
Un titre qui dit davantage qu’il n’y paraît
« Zoj Bghal » n’est pas un titre choisi au hasard. Il renvoie au poste-frontière de Zouj Bghal, entre Maghnia, en Algérie, et Oujda, au Maroc – un lieu devenu, depuis la fermeture de la frontière terrestre entre les deux pays en 1994, l’une des représentations les plus saisissantes de la rupture algéro-marocaine. Une frontière fermée peut être une réalité administrative. Elle peut aussi devenir une métaphore politique. C’est cette seconde dimension que ZD4 semble avoir investie. Selon SHOAA, la chanson ne vise pas les peuples algérien et marocain, mais leurs systèmes de gouvernement. Elle décrit au contraire des sociétés confrontées à des difficultés comparables : pauvreté, marginalisation, injustice sociale, absence de perspectives et migration irrégulière. Elle présente les deux peuples non comme des adversaires naturels, mais comme les victimes d’une même mécanique de frustrations et de désillusions. Le propos mérite d’être entendu dans toute sa complexité. Car dans une région où la frontière politique s’est progressivement transformée en frontière mentale, affirmer que les Algériens et les Marocains ne sont pas des ennemis constitue moins une provocation qu’une prise de position politique. Et lorsque l’artiste appelle à la fin de l’hostilité entre les deux peuples, la question devient vertigineuse : peut-on raisonnablement assimiler un plaidoyer pour la réconciliation populaire à une atteinte à l’intérêt national ?
Le rap n’est pas un communiqué diplomatique
Il y a, dans cette affaire, un malentendu fondamental sur la nature même de l’expression artistique. Le rap n’est pas une note verbale du ministère des Affaires étrangères. Il n’emprunte ni la langue policée de la diplomatie ni celle, soigneusement calibrée, des institutions. Il procède par choc, ironie, caricature, provocation, exagération. Il parle fort précisément parce qu’il s’adresse souvent à ceux dont la parole demeure inaudible dans les espaces institutionnels. Vouloir soumettre cette langue aux exigences de la bienséance administrative revient à méconnaître sa nature. Une démocratie ne protège pas seulement les paroles élégantes. Elle protège aussi les paroles qui dérangent. Et parfois même celles qui blessent. Le principe n’est pas que toute parole serait licite. Il est que l’offense, à elle seule, ne suffit pas à transformer une opinion politique en crime.
Le Comité des droits de l’homme des Nations unies a rappelé, dans son interprétation de l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, que la liberté d’expression couvre le discours politique, les commentaires sur les affaires publiques ainsi que les formes d’expression culturelle et artistique. Il souligne également que les personnalités publiques, y compris les chefs d’État et de gouvernement, sont légitimement exposées à la critique et à l’opposition politique. Les restrictions à la liberté d’expression doivent, quant à elles, satisfaire aux exigences de légalité, de nécessité et de proportionnalité. Cette distinction est essentielle. La dignité d’une fonction publique ne saurait devenir une immunité contre la critique.
Quand la prison répond à une chanson
La question n’est donc pas de savoir si les paroles de ZD4 sont élégantes. Elles peuvent être brutales. Elles peuvent être vulgaires. Elles peuvent être injustes. Elles peuvent même être profondément contestables. Une société libre n’a pas besoin de les approuver pour accepter leur existence. La véritable question est ailleurs : l’emprisonnement constitue-t-il une réponse nécessaire et proportionnée à cette expression ? C’est ici que l’affaire devient préoccupante. Car le passage de la critique à la sanction pénale, puis de la sanction pénale à l’emprisonnement, franchit plusieurs seuils. L’État ne dit plus seulement : « cette chanson est offensante ». Il dit, en substance : « cette expression est suffisamment dangereuse pour justifier que son auteur soit privé de liberté ». Cette affirmation exige des preuves particulièrement solides. Elle exige surtout de distinguer la critique politique, même acerbe, de l’incitation réelle à la violence, à la haine ou à un acte criminel. Confondre ces catégories revient à élargir dangereusement le champ de la répression.
L’affaire ZD4 n’est pas un épisode isolé
Ce qui donne à cette condamnation une portée particulière est son inscription dans une séquence plus large. SHOAA rappelle que l’affaire intervient environ un mois après la mise en détention du rappeur Amine Boukendoura, et qu’elle fait également écho au cas de l’artiste et militante Djamila Bentouis. Le cas de Boukendoura est particulièrement significatif. Selon SHOAA, le rappeur, connu sous le nom de « Guns », a été condamné le 30 juillet 2026 par le tribunal d’Aïn Beïda à trois ans de prison ferme pour une chanson critiquant la situation politique et sociale en Algérie, ainsi que les élections législatives. Il avait lui aussi été jugé selon la procédure de comparution immédiate. L’enchaînement de ces affaires mérite donc d’être observé non comme une succession de faits divers, mais comme un possible signal de durcissement de l’espace accordé à la création artistique critique. Lorsqu’un chanteur est poursuivi pour une chanson, puis un autre pour une autre chanson, la question cesse progressivement d’être : « Que contient cette œuvre ? » Elle devient : « Que reste-t-il du droit de créer lorsque la critique du pouvoir peut conduire derrière les barreaux ? »

L’inquiétante tentation de transformer la culture en territoire de sécurité
L’une des évolutions les plus préoccupantes dans les sociétés où l’espace public se contracte est l’extension progressive des catégories sécuritaires à des domaines qui devraient relever du débat culturel et politique. Le discours officiel peut alors considérer certaines œuvres comme des menaces non pas parce qu’elles appellent explicitement à la violence, mais parce qu’elles remettent en cause un récit national établi. La frontière devient alors floue entre atteinte à la sécurité nationale et atteinte au récit politique dominant. C’est là que la notion d’unité nationale peut devenir ambivalente. Une nation n’est pas une opinion unique. L’unité d’un peuple ne signifie pas l’uniformité de ses voix. Et l’amour d’un pays ne se mesure pas au silence de ses artistes. On peut aimer l’Algérie et contester son gouvernement. On peut vouloir la paix avec le Maroc et critiquer la politique algérienne. On peut défendre la dignité nationale tout en estimant que la fermeture d’une frontière entre deux peuples voisins est une anomalie historique. Ces positions ne sont pas nécessairement contradictoires. Elles sont précisément ce que devrait permettre l’espace public.
Le paradoxe de « Zoj Bghal »
Il y a, dans l’affaire ZD4, une ironie presque cruelle. L’artiste aurait voulu, selon la présentation de SHOAA, dénoncer l’hostilité entre deux peuples et rappeler leurs souffrances communes. Il aurait voulu faire du rap non un instrument de rivalité, mais un langage de rapprochement. Et c’est précisément cette expression qu’une procédure pénale vient interrompre. Le paradoxe est saisissant. Une chanson qui prétend franchir une frontière politique conduit son auteur derrière une frontière carcérale. Le symbole est d’autant plus fort que « Zoj Bghal » désigne elle-même un lieu de séparation. Le poste-frontière fermé est devenu le titre d’une chanson. La chanson est devenue le motif d’une poursuite. Et la poursuite, une incarcération. La boucle est presque parfaite.
Une démocratie ne se mesure pas à l’absence de critiques
Il existe une conception très particulière de la stabilité politique selon laquelle un État serait d’autant plus solide que ses dirigeants seraient rarement contestés. C’est l’inverse qui devrait être vrai. Un État sûr de ses institutions n’a pas besoin de criminaliser chaque parole hostile. Un pouvoir assuré de sa légitimité peut répondre à une chanson par une autre chanson, à une accusation par des arguments, à une caricature par un débat. La force politique véritable n’est pas l’absence de contradiction. C’est la capacité à survivre à la contradiction. Le pouvoir peut être insulté et rester debout. Le président peut être caricaturé et demeurer président. Une politique étrangère peut être contestée sans que l’État s’effondre. C’est précisément ce qui distingue la puissance institutionnelle de la susceptibilité du pouvoir.
Le danger de la criminalisation de l’imaginaire
Le plus grand risque, dans ce type d’affaire, ne réside peut-être même pas dans la condamnation d’un artiste. Il réside dans ce qu’elle enseigne aux autres. Un jeune chanteur regarde ZD4. Un autre pense à Amine Boukendoura. Un écrivain se demande s’il peut publier. Un réalisateur hésite. Un journaliste reformule. Un citoyen renonce à poster. La répression devient alors efficace sans même avoir besoin de multiplier les arrestations. Elle produit ce que toute société libre devrait redouter : l’autocensure. Le silence ne signifie pas nécessairement l’adhésion. Il peut être le produit de la peur. Et une société où les citoyens commencent à se demander non pas « ai-je quelque chose à dire ? », mais « puis-je me permettre de le dire ? », est déjà une société dont l’espace civique s’est rétréci.
L’État a le droit de se défendre. Il n’a pas le droit de définir seul la vérité.
Il serait absurde de soutenir que l’artiste devrait bénéficier d’une immunité absolue. La liberté artistique n’autorise ni la violence ni les menaces ni l’incitation criminelle. Mais précisément pour cette raison, le droit doit établir une distinction rigoureuse entre ce qui constitue réellement une menace et ce qui n’est qu’une expression désagréable. L’enjeu n’est donc pas de placer l’artiste au-dessus de la loi. Il est de placer la loi au-dessus de la susceptibilité du pouvoir. Si ZD4 a commis une infraction pénale précise, celle-ci doit pouvoir être établie selon une procédure équitable et contradictoire, avec des éléments permettant d’en mesurer la gravité réelle. Mais si le cœur du dossier réside dans la critique, la satire ou l’expression politique d’un artiste, alors l’emprisonnement pose une question autrement plus grave : celle de l’usage du droit pénal pour régler ce qui devrait d’abord relever du débat public.
La question algéro-marocaine derrière la question artistique
Il serait également réducteur de considérer cette affaire uniquement sous l’angle de la liberté artistique. Elle touche à une blessure plus ancienne : l’impossibilité persistante, pour les sociétés algérienne et marocaine, de dissocier leurs peuples de leurs États. Les relations entre Alger et Rabat ont connu tant de tensions que la critique de la politique marocaine ou algérienne peut rapidement être interprétée comme une prise de position contre le pays lui-même. Or un peuple n’est pas son gouvernement. Un citoyen marocain n’est pas nécessairement responsable de la politique du Palais. Un citoyen algérien n’est pas nécessairement l’incarnation de la politique d’Alger. Et appeler au rapprochement entre deux sociétés ne signifie pas nécessairement approuver les choix de leurs dirigeants. Cette distinction est fondamentale. Elle est même la condition préalable à toute réconciliation véritable. Car les États peuvent rester en désaccord. Les peuples, eux, n’ont aucune obligation historique de se haïr.
Une chanson peut être mauvaise. Elle ne devrait pas être carcérale
Il faut enfin revenir à l’essentiel. Il ne s’agit pas de proclamer que « Zoj Bghal » est une grande œuvre. Ni de prétendre que toutes ses paroles sont justes. Ni même d’exonérer son auteur de toute responsabilité éventuelle. Il s’agit de poser une limite. Une société libre doit pouvoir supporter une mauvaise chanson. Elle doit pouvoir supporter une chanson vulgaire. Une chanson injuste. Une chanson qui choque. Une chanson qui ridiculise. Une chanson qui déplaît au président. La réponse à l’expression doit, autant que possible, demeurer l’expression. La réponse à la critique, l’argument. La réponse à la satire, la satire. Car lorsque le droit pénal entre dans le studio d’enregistrement, il ne se contente plus de sanctionner un artiste : il modifie silencieusement les contours de ce que toute une génération s’autorise à penser et à dire.
Le véritable enjeu n’est pas ZD4
Le véritable enjeu, finalement, dépasse Zakaria Kara Slimane. Il concerne la place accordée à l’artiste dans l’Algérie contemporaine. L’artiste doit-il être un décorateur du récit national ? Ou peut-il en être le contradicteur ? Doit-il chanter ce que le pouvoir peut entendre ? Ou peut-il chanter ce que le pouvoir préférerait ne pas entendre ? Ces questions ne sont pas accessoires. Elles touchent au cœur même de la liberté. Car un État qui accepte seulement l’art qui le célèbre ne protège pas la culture. Il la domestique. À l’inverse, un État capable d’entendre la colère de sa jeunesse, sa dérision, ses excès et même ses maladresses démontre une confiance autrement plus profonde dans ses institutions. C’est pourquoi l’affaire ZD4 devrait être regardée avec une attention particulière. Non parce qu’un rappeur serait plus important qu’un autre citoyen.
Mais parce que la liberté d’un artiste constitue souvent le thermomètre le plus sensible de la liberté d’une société. La frontière de Zouj Bghal est fermée depuis des décennies. Une frontière politique peut, un jour, être rouverte. Une frontière mentale est plus difficile à abattre. Et lorsque le pouvoir répond à une chanson qui appelle, selon ses défenseurs, au rapprochement entre deux peuples par une peine de prison, une question demeure, suspendue au-dessus de cette affaire : qui, exactement, cherche-t-on à protéger — l’État, son récit, ou la liberté des citoyens de penser autrement ? C’est à cette question que l’affaire ZD4 oblige l’Algérie, mais aussi tous ceux qui prétendent défendre l’universalité de la liberté d’expression, à répondre.
