Le Liban comme fissure engloutissant l’accord

Par Zakia Laaroussi, Paris

À première vue, le Liban semble minuscule sur la carte du monde. Une étroite bande de terre entre montagne et mer, presque invisible lorsque l’on observe les grandes masses continentales. Pourtant, l’histoire n’a jamais respecté les proportions géographiques. Les plus vastes empires ont parfois trébuché sur de petits territoires, et les accords les plus ambitieux se sont souvent effondrés à cause d’une faille jugée secondaire. C’est précisément ce qui rend le Liban si central dans la conjoncture actuelle.

La question n’est plus seulement de savoir si une trêve régionale a été conclue. La véritable interrogation est de savoir si cette trêve peut survivre à son point le plus fragile. Depuis des siècles, le Liban vit dans une contradiction permanente. Trop petit pour imposer un ordre régional, mais trop stratégique pour être ignoré. Situé au croisement des mondes méditerranéen, arabe et proche-oriental, il est devenu au fil du temps un espace où se rencontrent les ambitions des autres. Les Phéniciens y ont inventé des réseaux commerciaux. Les empires y ont projeté leur puissance. Aujourd’hui, les rivalités entre Israël, l’Iran, les puissances occidentales et les acteurs régionaux continuent de s’y croiser.

La fragilité de la situation actuelle réside dans un paradoxe saisissant : un accord censé réduire les tensions régionales semble incapable de stabiliser durablement le théâtre libanais. Comme si les négociateurs avaient fermé les portes du bâtiment tout en laissant ouverte la fenêtre par laquelle entre la tempête. D’un point de vue géostratégique, le Liban constitue bien davantage qu’un simple territoire frontalier. Il représente un nœud où convergent plusieurs équilibres : la sécurité israélienne, les réseaux d’influence iraniens, les intérêts occidentaux en Méditerranée orientale et les dynamiques internes du monde arabe.

Cette configuration explique pourquoi les crises libanaises dépassent presque toujours le cadre libanais. Le paradoxe est encore plus frappant lorsqu’on observe l’économie mondiale. Le Liban n’est pas membre du Group of Twenty. Il ne dispose ni de la puissance industrielle ni du poids financier nécessaires pour siéger parmi les grandes économies de la planète. Pourtant, ses crises remontent régulièrement jusqu’aux agendas des puissances du G20. Les questions énergétiques, les routes maritimes, la stabilité régionale, les flux migratoires et la reconstruction font du Liban un acteur indirect de débats mondiaux auxquels il ne participe pas directement.

C’est là l’une des ironies du 21 ème siècle : certains États absents de la salle influencent malgré tout la conversation. Une vieille sagesse populaire disait : « La petite fissure dans le barrage n’effraie personne lorsqu’elle apparaît ; elle devient dangereuse lorsque l’eau commence à s’en souvenir. » Cette image décrit parfaitement la situation actuelle. Le danger n’est pas seulement l’existence de tensions. Le danger réside dans leur capacité à devenir le canal par lequel des crises plus vastes pourraient ressurgir.

Israël considère sa frontière nord comme une question existentielle de sécurité. L’Iran perçoit ses leviers régionaux comme des éléments essentiels de son influence stratégique. Les puissances occidentales cherchent à empêcher une nouvelle conflagration régionale. Tous comprennent les risques. Aucun ne contrôle entièrement l’ensemble des variables. Ainsi, la question centrale n’est pas de savoir si l’accord survivra aux prochaines semaines. La question est de savoir combien de temps un accord peut rester solide lorsque sa partie la plus vulnérable demeure ouverte. Car l’histoire enseigne une leçon constante : les grands édifices politiques ne s’effondrent pas toujours par leur façade principale. Ils tombent souvent par la fissure que chacun croyait suffisamment petite pour être ignorée.

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