Abderrahmane Mekkaoui, Expert en géopolitique, sécurité internationale et études stratégiques- Paris
Il est des formules qui condensent une réalité stratégique complexe. « Ormuz est notre ferme » est de celles-là. En quelques mots, cette expression résume la doctrine politique iranienne : affirmer une souveraineté sans concession sur le détroit le plus sensible de la planète, tout en sachant que son emploi comme instrument de coercition est désormais soumis à des contraintes militaires, économiques et diplomatiques sans précédent. Au cours d’un entretien privé, un ancien chef d’état-major de la Marine nationale française, qui a souhaité conserver l’anonymat, résumait la situation en ces termes : « Votre formule « Ormuz, notre ferme », associée à celle d’une « guerre latente faite de frappes plutôt que d’opérations », décrit avec justesse l’équilibre militaire qui prévaut aujourd’hui dans le Golfe. » Cette observation éclaire la nature du rapport de forces qui s’est installé depuis plusieurs années entre l’Iran et les États-Unis.
Une souveraineté revendiquée comme instrument politique
Lorsque les responsables iraniens affirment que le détroit d’Ormuz relève de leur souveraineté, ils parlent d’abord à leur opinion publique. Après les développements diplomatiques intervenus au mois de juin 2026, il était essentiel, pour les autorités de Téhéran, de convaincre les courants les plus conservateurs du régime que le dialogue n’impliquait aucun renoncement aux fondements de la souveraineté nationale. Le message s’adresse également aux acteurs économiques iraniens, soucieux de voir préserver les principaux leviers de puissance de la République islamique. Cette rhétorique participe donc davantage d’une logique de consolidation politique interne que d’une remise en cause effective des équilibres maritimes internationaux.
La réalité navale impose ses limites
Sur le plan militaire, l’Iran conserve incontestablement des capacités significatives. Les Gardiens de la révolution disposent d’un arsenal reposant sur la guerre asymétrique : vedettes rapides, drones navals, missiles côtiers, mines marines et moyens de harcèlement capables de perturber temporairement la circulation maritime. Mais la capacité de nuisance ne doit pas être confondue avec la capacité de verrouillage. Fermer durablement un détroit de cette importance supposerait de neutraliser un dispositif naval occidental dont la supériorité demeure écrasante en matière de renseignement, de surveillance, de commandement et de puissance de feu. Toute tentative de blocage provoquerait non seulement une réponse militaire rapide, mais entraînerait également une explosion des coûts du transport maritime, un durcissement des sanctions économiques et des conséquences directes sur les intérêts iraniens eux-mêmes. Autrement dit, la « ferme » revendiquée par Téhéran demeure largement ouverte à la circulation internationale, sous une surveillance permanente.
Une guerre sans bataille décisive
Le véritable enseignement des dernières années réside moins dans l’absence de conflit que dans la transformation de sa nature. La confrontation entre Washington et Téhéran ne prend plus la forme des grandes campagnes militaires du 20 ème siècle. Elle s’exprime désormais par une succession de frappes calibrées, d’opérations cybernétiques, d’actions indirectes conduites par des partenaires régionaux, de démonstrations navales et de messages de dissuasion soigneusement dosés. Les Gardiens de la révolution privilégient une logique d’attrition. L’objectif n’est pas de vaincre une puissance supérieure sur le champ de bataille, mais de maintenir une pression permanente, d’user l’adversaire et de démontrer que toute confrontation comporte un coût. À l’inverse, les États-Unis privilégient une stratégie de maîtrise de l’escalade. La puissance navale américaine conserve une capacité de projection sans équivalent, mais son emploi demeure encadré par des considérations politiques, économiques et diplomatiques. Dans cette confrontation, chacun cherche moins à gagner la guerre qu’à empêcher l’autre d’en modifier les règles.
La banque d’objectifs face à la stratégie de dispersion
L’image employée par l’ancien chef d’état-major est particulièrement éclairante. D’un côté, les États-Unis disposent d’une véritable « banque d’objectifs ». Grâce aux satellites, aux moyens de renseignement électromagnétique, aux aéronefs de surveillance et aux capacités de fusion du renseignement, les infrastructures militaires iraniennes font l’objet d’une actualisation permanente. Cette connaissance approfondie du théâtre d’opérations constitue l’un des principaux avantages stratégiques américains. Face à cette supériorité informationnelle, l’Iran a développé une logique inverse. Dispersion des moyens, mobilité des lanceurs, réseaux souterrains, leurres, multiplication des unités légères : toute l’architecture opérationnelle vise à compliquer l’identification et la neutralisation simultanée des capacités disponibles. Il ne s’agit pas de remporter une bataille navale classique. Il s’agit d’empêcher l’adversaire d’obtenir une supériorité absolue.
La stabilité par la retenue
Depuis les développements diplomatiques de juin 2026, une règle tacite semble s’être imposée aux deux protagonistes. Les frappes demeurent limitées. Les réponses restent proportionnées. Les lignes rouges sont testées, mais rarement franchies. Washington sait qu’une guerre ouverte dans le Golfe entraînerait des conséquences majeures sur les marchés énergétiques mondiaux. Téhéran sait qu’une fermeture effective d’Ormuz provoquerait une réaction militaire dont l’issue lui serait particulièrement défavorable. Cette retenue mutuelle ne traduit pas une réconciliation. Elle constitue une forme de dissuasion réciproque.
Ormuz, une carte dont la valeur réside désormais dans la menace
Le paradoxe est évident. L’Iran conserve sa capacité théorique de perturber le trafic maritime. Mais plus cette capacité devient crédible, plus son emploi devient coûteux. La véritable valeur stratégique d’Ormuz réside aujourd’hui moins dans sa fermeture que dans la possibilité toujours évoquée de celle-ci. Cette menace continue d’alimenter les calculs stratégiques des grandes puissances sans pour autant franchir le seuil qui transformerait une crise permanente en guerre ouverte. Comme dans le chatrang, l’ancêtre persan des échecs, chaque pièce avance avec prudence. On menace, on teste, on recule parfois, mais l’objectif demeure d’éviter le mouvement irréversible qui ferait basculer toute la partie.
À la mi-2026, le détroit d’Ormuz demeure l’un des principaux épicentres de la rivalité stratégique mondiale. La formule « Ormuz est notre ferme » traduit une volonté politique de préserver un symbole de souveraineté. La réalité militaire, elle, rappelle que cette souveraineté s’exerce dans un environnement dominé par un équilibre de la dissuasion où chaque acteur connaît le coût d’une escalade incontrôlée. Les Gardiens de la révolution conservent leur capacité de nuisance asymétrique. Les États-Unis maintiennent une supériorité technologique et opérationnelle considérable. Entre les deux s’est installé un équilibre paradoxal : une guerre suffisamment intense pour entretenir la tension, mais suffisamment maîtrisée pour éviter qu’elle ne devienne totale. C’est sans doute là le véritable visage des conflits contemporains : des guerres qui se livrent chaque jour, sans que personne n’accepte d’en prononcer officiellement le nom.
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