Les Marocains du monde et les élections législatives : une citoyenneté en attente ou un droit à la participation ?

Par ُEl-Bachir Himri – Copenhague, Danemark

Depuis l’étranger, avec le regard d’un Marocain qui suit depuis de nombreuses années la vie politique et citoyenne de son pays, les prochaines élections législatives apparaissent comme bien davantage qu’une simple échéance électorale. Elles constituent, pour une large partie des Marocains du monde, un nouveau test de la relation entre l’État et ses citoyens établis à l’étranger, ainsi qu’une mesure de la volonté réelle de passer de la reconnaissance théorique de leurs droits politiques à leur exercice effectif.

Les Marocains du monde ne sont plus de simples ressortissants que l’on sollicite lorsqu’il est question de transferts financiers, d’investissement ou de l’image du Maroc à l’étranger. Ils sont des citoyens marocains à part entière. Ils suivent la vie publique, participent aux débats politiques et citoyens et, malgré la distance géographique, entretiennent avec leur pays des liens profonds et durables.

La Constitution marocaine de 2011 est claire sur ce point. Son article 17 consacre aux Marocains résidant à l’étranger la pleine jouissance de leurs droits de citoyenneté, notamment le droit de vote et d’éligibilité, tout en renvoyant à la loi la détermination des conditions et modalités de leur exercice effectif depuis leurs pays de résidence. Mais une question demeure, à la veille des élections législatives prévues le 23 septembre 2026 : dans quelle mesure ces dispositions constitutionnelles se sont-elles réellement traduites par une pratique électorale effective et durable ?

Un droit constitutionnel qui ne devrait plus être différé

La participation politique des Marocains du monde fait depuis plusieurs années l’objet de débats récurrents. Pourtant, le passage de la reconnaissance constitutionnelle à la mise en place de mécanismes permettant une participation directe depuis les pays de résidence continue de susciter de nombreuses interrogations. Pour le scrutin actuel, les autorités ont annoncé la mise en place d’une procédure officielle de vote par procurationdestinée aux Marocains résidant à l’étranger inscrits sur les listes électorales générales.

C’est précisément ici que se situe l’une des principales interrogations qui méritent aujourd’hui un débat politique et institutionnel sérieux. La procuration, quelle que soit sa légalité dans le cadre juridique actuel, ne constitue pas l’équivalent politique et organisationnel de bureaux de vote ouverts directement dans les pays de résidence des Marocains du monde. Entre le vote direct depuis son pays de résidence et le fait de confier son vote à une autre personne résidant au Maroc, il existe une différence importante, non seulement sur le plan technique, mais également en termes de sentiment de citoyenneté, de responsabilité politique et de relation directe entre l’électeur et l’acte électoral. Pour de nombreux Marocains du monde, la question ne se limite donc pas à la manière de déposer un bulletin dans une urne. Elle touche à un principe fondamental : le citoyen marocain établi à l’étranger doit pouvoir exercer directement, clairement et de manière contrôlable le droit de vote dans le pays où il vit.

Une élection ne se résume pas aux urnes : elle repose aussi sur la confiance

La crédibilité d’une élection ne dépend pas uniquement de l’existence des bureaux de vote. Elle repose également sur la clarté des règles, l’égalité des chances, la transparence du processus, l’observation indépendante, l’accès à l’information pour les électeurs et les candidats, ainsi que sur l’existence de mécanismes efficaces de recours et de contestation prévus par la loi. De ce point de vue, le débat sur la participation des Marocains du monde ne devrait pas se réduire à une polémique autour de la procuration. Il devrait ouvrir une réflexion plus profonde : Comment construire un modèle électoral permettant au Marocain vivant à Copenhague, Paris, Bruxelles, Montréal ou Madrid de sentir que sa voix bénéficie de garanties équivalentes en matière de transparence, de clarté et de valeur démocratique ?

Cette question prend une importance particulière dans le contexte des élections législatives de 2026, qui doivent permettre d’élire les 395 membres de la Chambre des représentants. Les autorités ont par ailleurs annoncé la mobilisation de milliers d’observateurs électoraux, issus notamment du Conseil national des droits de l’Homme, d’associations non gouvernementales ainsi que d’organisations internationales et régionales. L’ouverture d’un véritable débat sur la participation des Marocains du monde s’inscrit naturellement dans cette même logique : plus la participation est large, plus les exigences de transparence, d’observation et de garanties démocratiques doivent être fortes.

Les Marocains du monde ne sont pas de simples chiffres dans les transferts financiers

Réduire la relation entre les Marocains du monde et leur pays à sa seule dimension économique serait une erreur. Il est vrai que les transferts financiers des Marocains résidant à l’étranger constituent un élément important de l’économie nationale. Selon les données de l’Office des Changes, les transferts des Marocains du monde ont atteint 74,788 milliards de dirhams à fin juillet 2026, contre 69,170 milliards de dirhams au cours de la même période de 2025, soit une progression de 8,1 %.

Mais l’importance des Marocains du monde ne saurait se mesurer uniquement à la valeur de leurs transferts. Des générations entières de Marocains vivent aujourd’hui à l’étranger, travaillent dans des secteurs différents, acquièrent des expériences en matière de démocratie, de gouvernance, de gestion des collectivités territoriales et de société civile, tout en suivant de près les transformations que connaît leur pays. Parmi eux se trouvent des compétences politiques, universitaires, professionnelles et citoyennes capables de contribuer au débat public et à l’élaboration des politiques liées à la migration, au développement et aux relations avec les pays d’accueil. Dès lors, considérer les Marocains du monde comme une source de transferts financiers tout en les maintenant à distance de la décision politique soulève légitimement une question sur la plénitude de la citoyenneté dans le cas marocain.

La présence des Marocains du monde dans le scrutin actuel

Il convient néanmoins de reconnaître que le dispositif électoral de 2026 comporte des mesures destinées à favoriser la présence des Marocains résidant à l’étranger dans les institutions représentatives, notamment à travers des mécanismes d’aide publique aux partis encourageant la candidature de Marocains établis à l’étranger, ainsi que de jeunes et de personnes en situation de handicap. Mais encourager la candidature des Marocains du monde est une chose ; leur permettre d’exercer directement leur droit de vote depuis leurs pays de résidence en est une autre.

C’est précisément à ce niveau que le débat doit évoluer, en passant d’une logique de représentation symbolique à une logique de participation politique effective. Il ne suffit pas que quelques candidats portent l’étiquette de « Marocains résidant à l’étranger ». Il faut également que la question migratoire occupe une place réelle au sein du Parlement, que les citoyens marocains établis à l’étranger puissent exprimer directement leurs choix et que leurs préoccupations soient véritablement prises en compte dans l’élaboration des politiques publiques.

La confiance constitue le véritable enjeu

Le risque le plus important d’une communication insuffisante ou d’un manque de clarté concernant la participation politique des Marocains du monde serait l’élargissement du fossé entre le citoyen et les institutions. Le Marocain établi à l’étranger ne demande pas un privilège particulier. Il demande avant tout la possibilité d’exercer clairement un droit qu’il considère comme une composante naturelle de sa citoyenneté.

La prochaine étape devrait donc être l’ouverture d’un dialogue institutionnel sérieux sur l’avenir de la participation des Marocains du monde aux élections, et non uniquement l’adoption de mécanismes circonstanciels liés à une échéance électorale donnée. La mise en œuvre de l’esprit de l’article 17 de la Constitution ne devrait plus être renvoyée indéfiniment. Il devient nécessaire de construire un modèle clair et durable de participation des Marocains du monde, définissant les modalités de leur représentation, organisant leur participation depuis les pays de résidence et garantissant la transparence et l’observation du processus électoral.

Les partis politiques devraient également être encouragés à investir davantage dans les compétences politiques et citoyennes présentes au sein de la diaspora marocaine. Les Marocains du monde ont profondément changé au cours des dernières décennies. Il ne s’agit plus seulement d’une première génération ayant quitté le Maroc pour travailler avant de revenir au pays. Il existe désormais des générations nouvelles, porteuses d’une double expérience : l’attachement au Maroc et la connaissance approfondie des sociétés dans lesquelles elles vivent. Il est donc naturel que le système politique accompagne cette transformation.

De la diaspora à une citoyenneté transnationale

Le moment est peut-être venu de repenser en profondeur la relation entre le Maroc et ses citoyens établis à travers le monde. Cette relation ne devrait plus reposer uniquement sur les transferts financiers, l’investissement, les initiatives économiques ou les célébrations nationales. Elle devrait également être fondée sur une citoyenneté pleine et entière, sur la participation au débat public et sur la possibilité de contribuer à la décision politique selon des règles claires, transparentes et démocratiques.

Les élections législatives de 2026 peuvent constituer une occasion d’ouvrir ce débat avec responsabilité, loin des surenchères partisanes et de la réduction de la question des millions de Marocains établis à l’étranger à une simple séquence électorale. Les Marocains du monde veulent savoir : Sommes-nous des citoyens lorsque viennent les devoirs et les responsabilités envers le pays, et sommes-nous également des citoyens lorsque viennent les droits politiques ?

Cette question ne s’adresse pas à un parti en particulier, ni à un candidat en particulier. Elle relève d’une problématique institutionnelle et constitutionnelle qui concerne l’avenir de la relation entre le Maroc et ses citoyens établis à travers le monde. La réponse ne se trouvera pas uniquement dans les urnes le 23 septembre. Elle se mesurera surtout à la capacité de construire une relation de confiance durable entre l’État et les Marocains du monde, et à la volonté de passer d’une reconnaissance théorique de leur citoyenneté politique à une participation effective, faisant du Marocain établi à l’étranger un acteur à part entière de la vie démocratique nationale.

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