Les Idrissides étaient-ils chiites?

Par Zakia Laaroussi. Paris

La qualification confessionnelle de la dynastie idrisside constitue l’un des débats les plus persistants de l’historiographie du Maghreb médiéval. Décrits tantôt comme des souverains chiites, tantôt comme les précurseurs d’un Maghreb sunnite, les Idrissides échappent en réalité aux catégories confessionnelles élaborées à une époque postérieure. Une lecture croisée d’Al-Anīs al-Muṭrib d’Ibn Abi Zar et du Kitāb al-ʿIbar d’Ibn Khaldun révèle que la naissance de l’État idrisside relève moins d’une confrontation doctrinale entre sunnisme et chiisme que d’une lutte pour la définition même de la légitimité politique dans les premiers siècles de l’islam.

Une erreur d’anachronisme historiographique

L’une des difficultés majeures auxquelles se heurte l’étude des Idrissides réside dans la projection rétrospective de catégories confessionnelles stabilisées plusieurs siècles après les événements. Employer aujourd’hui les termes « sunnite » ou « chiite » pour caractériser sans nuance le projet politique d’Idrīs b. ʿAbd Allāh revient à imposer au VIIIᵉ siècle une grille de lecture forgée par l’évolution ultérieure des doctrines islamiques.

Au lendemain de la Bataille de Fakh, les clivages essentiels ne portent pas encore sur les systèmes théologiques qui caractériseront l’imamisme ou le sunnisme classique. Ils concernent principalement la question de la légitimité du pouvoir : qui est habilité à gouverner la communauté musulmane après la disparition de la génération fondatrice ? Dans ce contexte, le terme « alide » possède une valeur analytique bien plus pertinente que celui de « chiite ». Il désigne l’attachement politique à la descendance de Ali ibn Abi Talib sans présumer l’existence d’un corpus doctrinal homogène.

Ibn Abī Zarʿ : la mémoire dynastique d’un royaume

Dans Al-Anīs al-Muṭrib, Ibn Abī Zarʿ ne construit nullement une histoire confessionnelle des Idrissides. Son œuvre relève d’abord d’une historiographie de la légitimation. Idrīs Ier y apparaît comme le dépositaire d’un double capital symbolique : la noblesse du sang prophétique et l’exemplarité morale de l’exilé injustement poursuivi.

Ibn Abī Zarʿ insiste sur l’accueil que lui réservent les tribus amazighes, non parce qu’elles adhéreraient à une doctrine chiite constituée, mais parce qu’elles reconnaissent dans sa personne une autorité susceptible d’unifier un espace politique encore fragmenté. Cette insistance sur la généalogie n’est pas un détail narratif : elle constitue le fondement même de la souveraineté idrisside. La filiation devient une ressource politique. Le prestige religieux se transforme en capital institutionnel.

La chronique accorde dès lors une place essentielle à la fondation de Fès, à l’organisation du pouvoir et à l’enracinement territorial de la dynastie. Le récit célèbre moins l’expansion d’une école théologique que la naissance d’un ordre politique autonome.

Ibn Khaldūn : la souveraineté comme synthèse de la légitimité et de la ʿaṣabiyya

L’originalité d’Ibn Khaldūn réside dans le déplacement du regard. L’histoire cesse d’être uniquement celle des individus pour devenir celle des mécanismes sociaux. Dans le Kitāb al-ʿIbar, la réussite d’Idrīs ne procède pas exclusivement de sa qualité de descendant du Prophète. Elle résulte de la rencontre entre cette légitimité symbolique et la solidarité politique des tribus amazighes.

La célèbre théorie de la ʿaṣabiyya permet précisément de comprendre pourquoi d’autres descendants de la famille prophétique échouèrent là où Idrīs réussit. La noblesse généalogique crée la possibilité du pouvoir ; seule la cohésion sociale permet son exercice durable. Cette lecture confère au cas idrisside une portée théorique considérable. Elle montre que l’autorité islamique ne saurait être réduite à une simple question de filiation ou de doctrine : elle naît de la convergence entre le prestige symbolique et la capacité d’organiser durablement une communauté politique.

Pourquoi Hārūn al-Rashīd combattit-il les Idrissides ?

L’explication confessionnelle apparaît insuffisante. Harun al-Rashid ne fait pas face à un simple dissident religieux. Il voit surgir, à l’extrémité occidentale de son empire, un prince issu de la Maison prophétique capable de transformer une opposition dynastique en État souverain. Le danger est avant tout politique. Depuis la révolution abbasside, le califat revendique le monopole de la représentation légitime de la famille du Prophète. L’installation durable d’un pouvoir alide indépendant remet directement en cause cette prétention. La rivalité devient dès lors une concurrence entre deux narrations de la légitimité :

– celle des Abbassides, fondée sur la continuité du califat universel ;

– celle des Idrissides, fondée sur la proximité généalogique avec le Prophète et sur l’adhésion des communautés locales. Le langage religieux ne fait ici qu’exprimer une lutte de souveraineté.

Les Idrissides étaient-ils chiites ?

Les sources médiévales autorisent difficilement une réponse binaire. Ils sont incontestablement des Alides. Ils revendiquent une légitimité issue de la descendance prophétique. Ils s’opposent au pouvoir abbasside. Cependant, aucun élément décisif dans les chroniques d’Ibn Abī Zarʿ ou d’Ibn Khaldūn ne permet d’affirmer que l’État idrisside fut organisé selon les principes doctrinaux de l’imamisme qui se développeront ultérieurement. L’évolution religieuse du Maghreb confirme même l’intégration progressive des Idrissides dans un environnement où le malikisme deviendra rapidement la référence dominante.

La véritable question n’est donc pas de savoir si les Idrissides furent « sunnites » ou « chiites » au sens où ces catégories seront définies plusieurs siècles plus tard. La question essentielle est celle de la production de la légitimité politique dans les premiers siècles de l’islam. Chez Ibn Abī Zarʿ comme chez Ibn Khaldūn, l’expérience idrisside apparaît avant tout comme la première tentative réussie d’articuler le prestige du lignage prophétique, l’adhésion des sociétés amazighes et l’édification d’un État territorial autonome. L’histoire des Idrissides ne constitue pas simplement un épisode des rivalités entre dynasties islamiques ; elle marque la naissance d’une pensée politique maghrébine où la souveraineté cesse d’être une délégation venue d’Orient pour devenir une construction élaborée sur le sol du Maghreb lui-même.

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