Paradoxe d’une prospérité qui allonge l’ombre de la pauvreté

Par Zakia Laaroussi, Paris

Il existe des pays qui s’effondrent lorsqu’ils s’appauvrissent. Il en est d’autres qui continuent d’avancer alors même que la pauvreté s’étend silencieusement dans leurs rues. La France semble aujourd’hui appartenir à cette seconde catégorie : le niveau de vie progresse, mais la pauvreté demeure à un niveau historique. Comme si l’économie empruntait l’ascenseur tandis qu’une partie de la société gravissait un escalier fissuré. Ce paradoxe dépasse les statistiques. Il raconte une époque. Comment un pays peut-il produire davantage de richesse sans parvenir à réduire durablement la pauvreté ? Pourquoi la croissance ne dissipe-t-elle plus le sentiment de fragilité ?

La question est économique, mais surtout philosophique. Les penseurs grecs rappelaient que la cité ne se juge pas à la magnificence de ses monuments, mais à la manière dont elle traite les plus vulnérables. Aristote considérait que l’économie devait servir la « bonne vie » de la communauté plutôt que l’accumulation illimitée des richesses. Dans la tradition intellectuelle arabe, Ibn Khaldoun soulignait que l’injustice fragilise la prospérité en détruisant la confiance, ce ciment invisible sans lequel aucune société ne peut durer.

La France ne connaît pas l’effondrement. Elle affronte un défi plus subtil : celui d’une prospérité dont les bénéfices se concentrent davantage, tandis que les inégalités se creusent. La pauvreté européenne a changé de visage. Elle n’est plus seulement celle de l’absence de pain. Elle est aussi celle du travail qui ne protège plus suffisamment, des loyers qui absorbent les revenus, des familles qui repoussent leurs projets, des diplômés qui redoutent l’avenir malgré leurs qualifications.

Autrefois, les sociétés européennes promettaient l’ascension sociale. Aujourd’hui, elles promettent surtout d’éviter le déclassement. La nuance est immense. Pour autant, la pauvreté ne signifie pas automatiquement le déclin d’un pays. L’histoire montre que des puissances économiques ont longtemps coexisté avec des inégalités profondes. Le véritable danger apparaît lorsque la mobilité sociale s’affaiblit, lorsque les écarts deviennent permanents et que la confiance dans les institutions commence à s’éroder. Une autre interrogation demeure : pourquoi la France continue-t-elle d’attirer des migrants ?

Parce que les migrations ne sont pas guidées par la comparaison entre un idéal et la réalité, mais entre deux réalités. Celui qui fuit la guerre, l’effondrement économique ou l’absence de perspectives ne compare pas la France d’aujourd’hui à celle d’hier. Il la compare à ce qu’il laisse derrière lui. Malgré ses difficultés, la France conserve un capital institutionnel considérable : un système de santé, une protection sociale, une école publique, des infrastructures solides, un État de droit et des libertés qui demeurent attractifs. Elle n’est pas un paradis. Mais pour beaucoup, elle représente encore une possibilité.

L’Europe traverse sans doute moins une crise de richesse qu’une crise de modèle. Elle continue de produire des ressources, mais peine davantage à produire un sentiment partagé de justice et de sécurité économique. La question dépasse désormais les frontières françaises. Comment une démocratie avancée peut-elle créer davantage de richesse tout en laissant une partie croissante de sa population éprouver un sentiment de vulnérabilité ? C’est peut-être là le grand défi du 21 è siècle. Car les marchés créent la richesse, mais seules les sociétés capables de la rendre socialement légitime construisent une prospérité durable. Entre croissance et justice se joue aujourd’hui l’avenir des démocraties européennes.

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