Par Zakia Laaroussi, directrice du journal Alwarqae-Paris
Il existe des nouvelles qui s’oublient dès le lendemain. Et puis il y a celles qui ressemblent à des miroirs fêlés : elles ne racontent pas seulement un fait, elles révèlent une époque. Une chanteuse célèbre confesse collectionner des dents humaines. Elle en fait des colliers, des boucles d’oreilles, des ceintures, une couronne. L’anecdote amuse certains, scandalise d’autres. Pourtant, le véritable sujet n’est pas cette collection insolite. Le véritable sujet est ce qu’elle dit de nous.
Une dent n’est jamais un simple fragment d’os. Elle est la mémoire minérale d’une existence. Elle est la dernière trace d’une enfance, l’empreinte silencieuse du temps qui traverse un visage. Conserver sa propre dent relève parfois de la nostalgie. Désirer celles des autres ouvre une interrogation autrement plus vertigineuse : que cherche-t-on à posséder lorsqu’on collectionne les vestiges du corps d’autrui ?
Depuis les mythologies antiques, l’humanité attribue aux dents une puissance mystérieuse. Les crocs des prédateurs promettaient la force, les reliques garantissaient une présence, Dracula faisait de la morsure le refus absolu de mourir. Aujourd’hui, le vampire semble avoir changé de costume. Il ne cherche plus le sang : il recueille les restes, les transforme en accessoires et les expose sous les projecteurs. Le fantastique n’a pas disparu. Il est devenu mondain.

La psychologie nous enseigne que toute collection raconte un manque. Certains accumulent des livres pour conjurer l’ignorance, d’autres des montres pour retenir le temps. Mais collectionner des dents revient peut-être à vouloir retenir la matière même de l’autre, comme si l’on refusait que les êtres disparaissent entièrement. Le paradoxe est saisissant. Nous vivons dans une civilisation saturée d’objets mais affamée de sens. Chaque émotion devient un contenu, chaque singularité un spectacle. Le corps lui-même n’échappe plus à cette logique : il se fragmente, se recycle, se transforme en signe.
Le plus inquiétant n’est pourtant pas cette extravagance. Le plus inquiétant est notre accoutumance. Nous ne demandons plus pourquoi. Nous applaudissons l’étrange parce qu’il nourrit le flux ininterrompu de la curiosité. Ce qui relevait autrefois du mythe devient un divertissement. Ce qui inspirait le recueillement devient une esthétique. On imagine volontiers le rire de Jâhiz devant cette scène. Il aurait sans doute commencé par tourner l’absurde en dérision, avant de révéler, comme il savait si bien le faire, que les extravagances des hommes sont les meilleures fenêtres ouvertes sur leur âme. Car le grotesque n’est jamais très éloigné du tragique.
Peut-être cette histoire ne parle-t-elle pas de dents. Elle parle d’une époque qui tente de remplir son vide avec des fragments. D’une civilisation qui transforme les reliques en décoration, les symboles en accessoires et l’intime en curiosité publique. Alors la question demeure, suspendue comme une couronne faite d’émail et de silence : sommes-nous encore capables de reconnaître la frontière entre l’étrange qui interroge et l’étrange qui révèle que quelque chose, au fond de notre monde, s’est discrètement déplacé ? Car lorsqu’une dent cesse d’être le signe d’un sourire pour devenir l’ornement d’un vide, ce n’est peut-être pas la collectionneuse qui raconte le mieux notre temps. C’est notre fascination pour son geste.
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