La figue de barbarie à dix dirhams: chronique d’un été perdu

Par Zakia Laaroussi, directrice du journal Alwarqae-Paris

L’été d’un marocain commençait autrefois avant même l’atterrissage de l’avion. Il suffisait qu’un expatrié aperçoive un vendeur de figues de barbarie au bord de la route pour sentir que la distance entre Paris et Casablanca venait de s’effondrer. Cette figue n’était pas un fruit. Elle était une enfance entière : la poussière chaude du soir, les doigts piqués d’épines, les rires autour d’une charrette brinquebalante, la certitude que certaines choses appartenaient à tout le monde.

En Europe, on achetait deux fruits à prix d’or et on les mangeait lentement, comme on ouvre une lettre venue du pays. On se consolait en se disant : « Quand je rentrerai au Maroc, je mangerai des figues de barbarie jusqu’à oublier l’exil. » Puis on rentre. Et l’on découvre que le fruit coûte sept à dix dirhams pièce. dix dirhams pour un souvenir. Dix dirhams pour une saison. Dix dirhams pour ce qui fut longtemps la gourmandise des pauvres. Quel étrange siècle transforme le fruit des chemins en produit de luxe ?

La figue de barbarie était peut-être le plus démocratique des fruits. Elle ne demandait ni salaire, ni passeport, ni réservation d’hôtel. Elle attendait simplement au soleil, généreuse comme une vieille femme de campagne offrant une poignée de fruits au voyageur. Aujourd’hui, ses graines alimentent les laboratoires cosmétiques. Son huile voyage dans des flacons élégants, éclairés par les vitrines des quartiers chics. Le fruit mangé debout dans la chaleur devient « secret de jeunesse éternelle ».

L’économie sait expliquer le phénomène : exportations, demande mondiale, valeur des huiles, raréfaction de l’eau, changement climatique. Tout cela est vrai. Mais la vérité humaine est ailleurs. Les gens ne souffrent pas seulement d’un prix. Ils souffrent de voir disparaître une promesse : celle qu’il existait encore, au pays, des choses simples qui resteraient accessibles à tous. Le drame n’est donc pas la figue de barbarie. Le drame est que l’été lui-même change de nature. Il fut longtemps une saison d’abondance. Il devient une saison de calculs : billet d’avion, hôtel, location de voiture, café, plage… et maintenant le fruit du souvenir. Le Marocain du monde entier revient chargé de nostalgie et découvre que même la nostalgie a un tarif.

Autrefois, l’enfant rentrait à la maison les mains tachées du rouge de la figue de barbarie ; sa mère savait qu’il avait vécu une vraie journée d’été. Aujourd’hui, l’expatrié photographie le fruit avant de l’acheter, comme s’il visitait un musée de sa propre mémoire. Le plus douloureux n’est peut-être pas le prix. C’est le sentiment que les objets de l’enfance nous quittent un à un. Le kermous mangé sous l’arbre devient un décor pour téléphone portable. Le fruit offert gratuitement dans certains villages devient une marchandise raffinée. Même les figues ont appris la langue de la Bourse.

Pourtant, je veux croire qu’il existe encore un autre Maroc. Un Maroc caché au bout d’un chemin poussiéreux, où un vieil homme assis devant un panier de figues dit simplement au passant : « Prends-en une… le reste appartient à Dieu. » Là, soudain, on comprend que la vraie richesse d’un pays ne se mesure pas au prix d’un fruit, mais à ce qu’il continue d’offrir sans compter.

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