Golestan, Turkmanchaï et la mémoire stratégique iranienne : ce que Washington sous-estime encore

Par Pr. Abdelrahman Mekaoui-Paris

Dans les relations internationales, les États ne négocient jamais uniquement avec leurs intérêts présents. Ils négocient aussi avec leurs souvenirs. Les cartes géographiques changent, les régimes se succèdent, les technologies militaires évoluent, mais certaines mémoires stratégiques traversent les siècles avec une étonnante continuité. L’Iran en offre une illustration remarquable. Pour de nombreux décideurs occidentaux, les tensions entre Téhéran et Washington sont d’abord interprétées à travers le prisme du nucléaire, des sanctions économiques, des réseaux de partenaires régionaux ou des équilibres militaires au Moyen-Orient. Cette lecture, bien que pertinente, demeure incomplète. Elle néglige un facteur moins visible, mais essentiel : la profondeur historique qui structure encore aujourd’hui une partie de la pensée stratégique iranienne.

Les deux guerres russo-persanes du XIXe siècle constituent, à cet égard, un héritage majeur. Entre 1804 et 1813, puis entre 1826 et 1828, la Perse affronte l’Empire russe dans deux conflits qui redessinent durablement son environnement géopolitique. Les traités de Golestan et de Turkmanchaï consacrent la perte de vastes territoires du Caucase, imposent des concessions politiques et militaires importantes et inscrivent dans la mémoire nationale l’expérience d’une humiliation infligée par une grande puissance. Pour la plupart des Européens, ces épisodes appartiennent désormais à l’histoire. Pour une partie de l’imaginaire politique iranien, ils relèvent encore de la mémoire.

Cette distinction est fondamentale. Car une mémoire collective ne fonctionne pas comme un simple souvenir académique. Elle agit comme une grille de lecture du présent. Elle influence la manière dont une société interprète les intentions de l’autre, évalue les rapports de force et définit les conditions d’un compromis acceptable. Dans cette perspective, la résistance n’est pas seulement une posture militaire. Elle devient une exigence identitaire. Les Gardiens de la Révolution, en particulier, se sont construits autour d’une culture stratégique où la patience représente une ressource politique autant qu’un instrument opérationnel. La durée n’y est pas nécessairement un coût. Elle peut devenir un levier.

L’usure du temps fait alors partie intégrante de la stratégie. Là où certaines capitales occidentales recherchent des séquences diplomatiques rapides, Téhéran peut considérer qu’une négociation prolongée constitue un signe de résilience plutôt qu’un échec. Ce décalage explique en partie les incompréhensions récurrentes entre les deux parties. Les responsables américains raisonnent fréquemment selon des temporalités politiques relativement courtes, influencées par les cycles électoraux, les impératifs de politique intérieure et les attentes d’efficacité immédiate. Les sanctions doivent produire des effets rapides. Les négociations doivent aboutir dans des délais compatibles avec les agendas politiques.

Face à eux, les dirigeants iraniens peuvent inscrire leur action dans un horizon beaucoup plus long, où préserver la dignité nationale importe parfois autant que l’obtention d’un avantage matériel immédiat. Cette divergence de temporalité produit un dialogue asymétrique. Washington interprète souvent les lenteurs iraniennes comme une stratégie d’obstruction. Téhéran peut, au contraire, percevoir certaines formes de pression comme la répétition d’un schéma historique où une puissance extérieure cherche à imposer un accord sous contrainte. Il convient toutefois de nuancer cette lecture.

Réduire la stratégie iranienne à l’héritage de Golestan et de Turkmanchaï serait excessif. Les décisions contemporaines de Téhéran répondent également à des considérations de sécurité régionale, d’équilibres internes, de contraintes économiques et d’évolutions géopolitiques bien plus larges. De même, la politique américaine ne repose pas uniquement sur une logique de pression, mais combine dissuasion, diplomatie, alliances et recherche d’accords lorsque les conditions paraissent réunies. Néanmoins, ignorer le poids de la mémoire historique expose toujours au risque d’une erreur d’interprétation. L’histoire n’explique jamais tout. Mais elle explique souvent pourquoi certains peuples refusent ce qui paraît, vu de l’extérieur, parfaitement rationnel.

Dans les négociations internationales, comprendre la mémoire de son interlocuteur ne signifie pas partager son récit. Cela signifie reconnaître que les perceptions historiques façonnent les comportements stratégiques autant que les capacités militaires. Au fond, les crises entre Washington et Téhéran ne sont pas seulement une confrontation d’intérêts. Elles sont aussi une rencontre entre deux conceptions du temps. L’une privilégie l’efficacité politique immédiate. L’autre accorde une valeur stratégique à la patience, à l’endurance et à la préservation du prestige national. C’est peut-être dans cette différence de temporalité, plus encore que dans les arsenaux militaires, que réside l’une des clés les plus discrètes de la relation américano-iranienne.

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