Par Zakia Laaroussi, Redactrice en cheffe-Paris
En politique, toutes les mains qui se serrent ne forment pas une alliance. Deux wagons accrochés l’un à l’autre ne font pas nécessairement un train ; ils peuvent aussi constituer une mécanique immobile qui donne l’illusion du mouvement. À l’approche d’une élection, les ralliements occupent naturellement les écrans, les unes et les conversations. Un ministre rejoint un candidat, un ancien adversaire apparaît à ses côtés, une figure reconnue prononce quelques mots de soutien, et la photographie est aussitôt présentée comme la preuve d’une dynamique.
Mais la politique est plus étrange que la photographie. Celui qui rejoint un candidat n’emporte pas nécessairement avec lui ceux qui votaient hier pour lui. L’électeur n’est pas une propriété que l’on transmet avec un portefeuille ministériel, une mairie ou une étiquette partisane. Il peut respecter celui qui rallie sans suivre celui qu’il rallie. Il peut applaudir la scène et, le jour du scrutin, choisir une autre route. C’est toute l’ambiguïté des ralliements. Ils produisent de l’image avant de produire du vote. Ils fabriquent un récit avant de fabriquer une majorité. Et pourtant, ils ne sont pas inutiles. Un ralliement peut modifier une perception, déplacer une frontière politique, rassurer un électorat, ouvrir une famille idéologique à une autre. Il peut dire aux électeurs de droite sociale : « Vous avez votre place ici ». Il peut dire au centre : « Nous ne sommes pas isolés ». Il peut dire à la gauche : « Nous sommes capables d’élargir notre horizon ». Mais encore faut-il que le ralliement porte un sens. La question essentielle n’est donc pas : qui rejoint qui ? Elle est : pourquoi ? Et surtout : pour faire quoi ?
Cette interrogation vaut pour la France de 2027 comme pour le Maroc. L’histoire politique marocaine offre, notamment autour de partis à forte mémoire historique comme l’Union socialiste des forces populaires, une longue expérience des alliances, des rapprochements, des compromis et des participations au pouvoir. Cette histoire montre une chose essentielle : une alliance électorale peut additionner des voix, mais elle ne fabrique pas automatiquement une vision commune. Deux partis peuvent s’entendre sur des candidatures et ne partager presque rien sur l’économie, l’école, la santé, la justice sociale, la culture, les libertés publiques ou la conception même de l’État. Dans ce cas, l’alliance ressemble à une maison construite pour la photographie. Elle tient jusqu’à la première tempête. Le véritable test d’une coalition n’est donc pas le nombre de sigles réunis autour d’une table. C’est la capacité de ces formations à répondre ensemble à la question la plus simple et la plus redoutable de toute démocratie : Que ferons-nous ensemble le lendemain de la victoire ?

Cette question devient particulièrement importante en France à l’approche de 2027. Les rapprochements autour de différentes candidatures ne doivent pas être interprétés seulement comme des transferts de personnes. Ils constituent aussi une bataille pour le sens. La politique contemporaine est devenue une politique de signes. Un visage peut être utilisé comme un message. Une présence comme une frontière. Un soutien comme une promesse. Mais les électeurs ont appris à décoder ces signes. Ils savent que la photographie peut être spectaculaire et le programme vide. Ils savent qu’un « poids lourd » politique peut apporter du prestige sans apporter une seule voix supplémentaire. Ils savent surtout que la politique ne consiste pas à collectionner les personnalités comme on collectionne des trophées.
Le citoyen ne vote pas pour une galerie de portraits. Il vote pour une perspective. C’est là que réside le véritable enjeu pour les formations politiques marocaines comme pour les forces françaises qui se préparent à la bataille de 2027. Le temps des alliances purement arithmétiques touche ses limites. Il ne suffit plus de dire : nous sommes nombreux. Il faut pouvoir dire : nous savons où nous allons. Car une coalition fondée uniquement sur la peur de l’adversaire peut empêcher celui-ci de gagner sans être capable de gouverner. Une coalition construite uniquement sur des calculs électoraux peut obtenir des sièges et perdre son âme. Une coalition fondée sur une vision commune peut, paradoxalement, perdre une élection et gagner quelque chose de plus précieux : une cohérence politique.
C’est pourquoi l’USFP, comme toute formation politique héritière d’une longue histoire, est confrontée à une question particulière. Sa mémoire constitue une richesse, mais la mémoire ne suffit pas à convaincre les générations nouvelles. Le jeune électeur ne demande pas seulement ce qu’un parti a représenté hier. Il demande ce qu’il fera demain. Il ne vote pas pour une légende. Il cherche une direction. Et c’est précisément ici que les alliances deviennent intéressantes. Elles peuvent être de véritables passerelles lorsqu’elles rapprochent des idées différentes autour d’un projet commun. Elles deviennent dangereuses lorsqu’elles ne rapprochent que des appareils autour d’un intérêt commun. La différence paraît minuscule. Elle est immense.
Une alliance politique peut ressembler à un mariage, à une poignée de main ou à un simple voyage effectué dans le même train parce que les destinations coïncident. Mais seul le temps permet de savoir laquelle de ces métaphores est la bonne. La France de 2027 pourrait ainsi offrir un laboratoire particulièrement révélateur. Les candidats chercheront à démontrer qu’ils sont capables de rassembler. Mais le rassemblement ne se mesure pas seulement au nombre de responsables qui apparaissent derrière une même bannière. Il se mesure à la capacité de transformer cette addition de personnalités en majorité sociale. Et une majorité sociale ne naît pas dans les salles de réunion des partis. Elle naît dans l’esprit des citoyens.
C’est pourquoi les ralliements peuvent créer une dynamique, mais ils ne peuvent pas, à eux seuls, créer une adhésion.Ils peuvent accélérer une campagne. Ils ne peuvent pas remplacer une campagne. Ils peuvent modifier le récit. Ils ne peuvent pas remplacer le projet. Ils peuvent donner l’impression que la victoire approche. Ils ne peuvent pas voter à la place du peuple. Il existe dans la sagesse populaire une vérité que les stratèges oublient parfois : lorsque tout le monde veut conduire le même autobus, la destination devient rapidement secondaire.
Au Maroc, comme en France, les partis gagneraient à méditer cette vérité élémentaire. Il ne faut pas seulement additionner les sigles. Il faut additionner les raisons d’espérer. Il ne faut pas seulement rassembler les dirigeants. Il faut rassembler les citoyens. Il ne faut pas seulement demander : qui est avec nous ? Il faut demander : qu’allons-nous construire ensemble ? C’est à ce moment précis que l’alliance cesse d’être une opération électorale et devient une proposition politique.
Et c’est là que la vieille sagesse d’une certaine « Om Khira », assise à l’écart du tumulte, pourrait encore avoir quelque chose à dire aux grands stratèges : « Beaucoup de voyageurs ne garantissent pas l’arrivée. » La politique moderne gagnerait peut-être à l’écouter. Car au soir du scrutin, les photographies disparaîtront, les communiqués seront oubliés, les poignées de main appartiendront aux archives. Il restera une chose. Le vote. Et dans l’isoloir, il n’y a ni caméras, ni slogans, ni mise en scène. Il y a seulement un citoyen, une décision et cette vérité fondamentale que les démocraties redécouvrent toujours trop tard : l’électeur ne signe jamais un chèque en blanc. La politique n’est donc pas l’art de réunir des personnes autour d’une photographie. Elle est l’art, infiniment plus difficile, de réunir des citoyens autour d’un sens. Lorsque le sens disparaît, l’alliance devient une foule. Lorsqu’il existe, elle peut devenir une histoire.
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