Élections 2026 au Maroc : voter pour qui, mais surtout pour quoi ?

Par Mohamed El Aichouni
Consultant en financement du développement et politiques publiques

Introduction

À quelques semaines des élections législatives du 23 septembre 2026, le Maroc entre dans une nouvelle séquence politique importante. Les électeurs seront appelés à renouveler les 395 membres de la Chambre des représentants et, indirectement, à déterminer la majorité appelée à conduire le prochain gouvernement. Comme à chaque échéance, les partis mobilisent leurs structures, sélectionnent leurs candidats, préparent leurs programmes et organisent leurs campagnes électorales. Mais derrière la compétition électorale apparaît une interrogation beaucoup plus fondamentale : les Marocains sont-ils réellement appelés à choisir entre plusieurs projets de société clairement différenciés, ou essentiellement entre des partis, des candidats et des réseaux de mobilisation électorale ?

La question mérite d’être posée sans remettre en cause l’importance de l’élection elle-même. Car le problème auquel est confrontée la démocratie représentative marocaine n’est peut-être plus seulement celui de l’organisation régulière d’élections. Il concerne désormais la qualité de l’offre politique proposée aux citoyens. Les résultats définitifs de la révision exceptionnelle des listes électorales en 2026 ajoutent une dimension supplémentaire à cette interrogation : avant même de savoir combien de Marocains voteront, il faut désormais s’interroger sur le nombre de citoyens qui participent effectivement au processus électoral dès son premier stade, celui de l’inscription.

Beaucoup de partis, mais une cartographie politique de moins en moins lisible

Le Maroc possède une longue tradition de pluralisme partisan. Certaines formations sont issues du mouvement national, comme l’Istiqlal, d’autres de la gauche historique, notamment l’USFP et le PPS. Le Mouvement populaire s’est historiquement construit autour d’autres bases sociales et territoriales, le PJD s’est affirmé à partir d’un référentiel islamiste, tandis que le RNI et, plus récemment, le PAM occupent des espaces différents du centre et du libéralisme politique marocain. Cette diversité historique demeure. Mais est-elle encore accompagnée d’une véritable diversité des modèles de société proposés ?

Les élections de 2021 ont profondément reconfiguré le paysage politique. Le RNI a remporté 102 sièges, le PAM, 87, et l’Istiqlal, 81, permettant la constitution de la coalition gouvernementale actuelle. Le PJD, qui avait dirigé le gouvernement pendant une décennie, est tombé à seulement 13 sièges. Ce bouleversement démontre que l’électorat marocain peut sanctionner fortement un parti. Mais il pose une autre question : qu’est-ce qui distingue aujourd’hui fondamentalement les principales formations politiques sur le plan économique et social ? Quel parti propose un modèle économique réellement différent ? Quel parti défend une conception spécifique de la fiscalité ? Quel parti propose une autre politique industrielle ? Quelle différence fondamentale existe dans la réforme de l’éducation, de la santé, de l’emploi, de la protection sociale, de l’agriculture, de la gestion de l’eau, de la dette publique, de la gouvernance ou du développement territorial ?

Plus ces différences deviennent difficiles à identifier, plus l’élection risque de se déplacer du terrain des idées vers celui des personnes et des organisations politiques.

L’abstention et la non-inscription : les grands acteurs silencieux des élections marocaines

L’un des indicateurs les plus révélateurs de la relation des citoyens à la politique reste la participation électorale. L’évolution des législatives marocaines est instructive à cet égard :

AnnéeParticipation approximative
199758,3 %
200251,6 %
200737,0 %
201145,4 %
2016≈ 42–43 %
2021≈ 50 %

Les données historiques montrent notamment la chute spectaculaire de 2007, lorsque seulement 37 % des inscrits avaient participé au scrutin. La participation s’est ensuite redressée pour atteindre environ 50 % en 2021. Il serait donc excessif de parler d’une baisse continue. Mais la question de fond demeure. Et les résultats de la révision exceptionnelle des listes électorales de 2026 obligent désormais à élargir l’analyse. La liste définitive arrêtée au 10 juillet 2026 compte 15 801 162 électeurs inscrits. Ce chiffre est essentiel parce qu’il rappelle une évidence souvent oubliée : le taux de participation électorale est calculé par rapport aux électeurs inscrits et non par rapport à l’ensemble des citoyens en âge et en capacité de voter. Il faut donc distinguer deux phénomènes : l’abstention électorale, qui concerne les électeurs inscrits ne participant pas au scrutin, et la non-inscription électorale, qui concerne les citoyens remplissant les conditions requises mais ne figurant pas sur les listes.

La seconde est beaucoup moins commentée que la première, alors qu’elle peut révéler une distance encore plus profonde à l’égard de la politique. Le citoyen abstentionniste s’est au moins inscrit sur une liste électorale. Le non-inscrit demeure en dehors du processus. La question de la participation démocratique doit donc être examinée sur l’ensemble de la chaîne : Population disposant du droit de vote → citoyens inscrits → votants → suffrages valides → voix obtenues par chaque parti → sièges parlementaires. Cette lecture peut modifier considérablement notre perception de la représentativité politique. Un parti peut disposer d’une importante représentation parlementaire tout en ayant recueilli les suffrages d’une fraction relativement limitée de l’ensemble de la population en âge de voter. Il faut donc considérer non seulement le taux de participation électorale, mais également le taux de représentation effective.

Pourquoi une partie des Marocains ne vote-t-elle pas ?

L’abstention est souvent interprétée comme un manque de civisme. Cette explication est trop simple, voire réductrice. Un citoyen peut ne pas voter parce qu’il ne s’intéresse pas à la politique. Mais il peut également s’abstenir parce qu’il ne se reconnaît dans aucun parti, parce qu’il ne perçoit pas suffisamment les différences entre les programmes proposés ou parce qu’il estime que son vote aura peu d’effet sur sa vie quotidienne. L’abstention peut donc être simultanément : indifférence, désillusion, défiance et parfois protestation silencieuse. Mais les listes électorales de 2026 invitent à poser une question supplémentaire : pourquoi certains citoyens ne franchissent-ils même pas l’étape de l’inscription ? Il faudrait, à cet égard, mieux connaître la sociologie de la non-inscription : âge, territoire, milieu urbain ou rural, niveau d’instruction, situation professionnelle et autres caractéristiques permettant de comprendre ce phénomène. Une attention particulière devrait être portée aux jeunes.

Le problème pourrait en effet être plus profond que celui de l’abstention : certains citoyens ne refusent pas nécessairement de voter le jour de l’élection, ils restent tout simplement hors du système électoral. Une question centrale se pose : Que faut-il changer dans l’offre politique pour donner aux citoyens une raison de s’inscrire et de voter ? La réponse à cette interrogation peut changer la donne de toute élection.

L’achat des voix : le sujet qu’il faut traiter sans démagogie

À chaque échéance électorale revient la question de l’argent. Il faut cependant être rigoureux. On ne peut pas affirmer sans preuves que les élections seraient globalement déterminées par l’achat des voix. Une telle généralisation serait injustifiée. En revanche, l’existence de pratiques clientélistes et l’influence potentielle de l’argent constituent un problème suffisamment sérieux pour que le législateur ait progressivement renforcé les dispositifs de financement et de contrôle. Une nouvelle réforme de la loi organique relative aux partis politiques est ainsi entrée en vigueur en janvier 2026. Elle renforce notamment les règles concernant l’organisation, le financement et le contrôle financier des formations politiques.

La Cour des comptes exerce par ailleurs un contrôle des comptes des partis et de l’utilisation du soutien public. Elle publie régulièrement des audits spécifiques à ce sujet. Pour les élections de 2026, le gouvernement a fixé à 450 millions de dirhams l’enveloppe globale consacrée au financement public des campagnes : 400 millions pour les partis participant aux législatives et 50 millions supplémentaires destinés à soutenir, sous conditions légales, les listes composées de candidats âgés de 35 ans au plus. C’est considérable. Et cela permet de poser une question légitime : si la collectivité finance une partie substantielle de la compétition politique, ne doit-elle pas exiger en contrepartie davantage de transparence, de qualité des candidatures et de contenu des programmes proposés ?

Du militant politique au notable électoral

La question de l’argent en cache une autre : celle de la sélection des candidats. Dans une démocratie fondée sur des partis forts, un candidat devrait idéalement émerger après plusieurs années d’engagement politique : militantisme, travail local, formation, responsabilité interne et connaissance des dossiers publics. Dans un système davantage centré sur la performance électorale, la tentation peut être différente : rechercher le candidat susceptible d’apporter le plus grand nombre de voix. Le notable local, voire national, devient alors particulièrement attractif. Il possède une réputation, des relations, des moyens financiers et surtout un réseau.

Le risque apparaît lorsque le rapport s’inverse : au lieu que le candidat ait besoin du parti pour porter un projet de société, c’est le parti qui a besoin du candidat pour obtenir un siège. Le nomadisme politique observé à l’approche des échéances électorales trouve également une partie de son explication dans cette logique. Si un candidat peut facilement changer de formation sans changer profondément de convictions ou de programme, le citoyen peut légitimement s’interroger : vote-t-il pour un projet politique ou pour une personne ?

Où sont les projets de société ?

C’est probablement la question centrale des élections de 2026. Le Maroc connaît des transformations économiques et sociales considérables. Le pays doit simultanément affronter le chômage des jeunes, améliorer son système éducatif, assurer la soutenabilité de la protection sociale, résoudre la question de l’eau, poursuivre son industrialisation, réduire les inégalités territoriales, moderniser son agriculture, accompagner la transition énergétique, maîtriser ses finances publiques et préparer son économie aux transformations technologiques à venir. Sur chacune de ces questions, plusieurs politiques sont possibles.

Prenons l’emploi : faut-il privilégier les incitations fiscales aux entreprises ? Développer massivement les PME ? Réformer la formation professionnelle ? Encourager davantage l’entrepreneuriat ? Mettre l’accent sur l’industrie ? Modifier la politique territoriale de l’emploi ? Prenons l’agriculture : quelle agriculture veut-on en 2040 face au stress hydrique ? Prenons l’éducation : quelle place respective donner à l’école publique, au secteur privé, aux langues, à la formation professionnelle et au numérique ? Prenons la fiscalité : qui doit contribuer davantage au financement de l’État social ? Ces questions devraient normalement produire des réponses politiques différentes selon les partis. C’est précisément cette confrontation des choix qui donne son sens à une élection.

Un paradoxe marocain : des stratégies publiques fortes, des partis politiques faibles au niveau des programmes

Le Maroc présente à cet égard une caractéristique particulière. Le pays dispose de grandes stratégies nationales et d’une importante continuité des politiques publiques : infrastructures, industrialisation, énergies renouvelables, protection sociale, gestion de l’eau, développement territorial, investissements stratégiques… Cette continuité constitue incontestablement un avantage pour le développement à long terme. Mais elle pose indirectement une question aux partis : quelle est leur valeur ajoutée par rapport à ces stratégies ?

Le rôle d’un parti n’est évidemment pas de remettre en cause les grandes orientations nationales à chaque alternance. Il devrait cependant expliquer comment il compte les mettre en œuvre, avec quelles priorités, quels arbitrages budgétaires, quelle fiscalité, quelle politique sociale et quelle conception de la redistribution. Sinon s’installe progressivement une division du travail préoccupante : l’État définit la vision, les administrations préparent les politiques, les technocrates conduisent les grands programmes, et les partis se disputent principalement leur mise en œuvre et les positions électives. Une démocratie représentative mature exige davantage.

Le citoyen devrait pouvoir comparer les partis comme il compare des politiques publiques

Pourquoi ne pas imposer progressivement une véritable culture d’évaluation des programmes électoraux ? Chaque grand parti pourrait présenter une matrice commune couvrant une dizaine d’enjeux nationaux, tels que :

DomaineQuestions auxquelles chaque parti devrait répondre
EmploiCombien d’emplois ? Dans quels secteurs ? À quel coût public ?
ÉducationQuels objectifs mesurables à cinq ans ?
SantéQuel financement et quels résultats attendus ?
FiscalitéQui paiera davantage ou moins ?
Protection socialeComment assurer sa soutenabilité financière ?
EauQuels arbitrages entre villes, agriculture et industrie ?
AgricultureQuel modèle face au changement climatique ?
IndustrieQuels secteurs stratégiques à développer ?
TerritoiresComment réduire les disparités régionales ?
DetteQuel niveau d’endettement est considéré soutenable ?
JeunesseQuelle stratégie spécifique d’insertion ?
GouvernanceQuels engagements mesurables de transparence et de reddition des comptes ?

On passerait ainsi progressivement d’une démocratie de promesses à une démocratie de contrats politiques évaluables.

Financer les campagnes, mais pourquoi pas aussi les idées ?

L’enveloppe publique de 450 millions de DH prévue pour 2026 mérite une réflexion plus large. Une démocratie a besoin de partis disposant de moyens suffisants pour fonctionner. Mais le financement public ne devrait-il pas également encourager la production intellectuelle des formations politiques ? À l’instar des partis politiques occidentaux, une formation devrait disposer d’économistes, de sociologues, de spécialistes de l’éducation, de la santé, de l’agriculture, de l’environnement, des territoires et des finances publiques. Elle devrait produire des études, évaluer les politiques publiques, former ses futurs élus, développer des scénarios économiques et préparer ses cadres à gouverner.

La Cour des comptes contrôle déjà l’utilisation du soutien public et le cadre marocain prévoit des ressources pouvant notamment couvrir études, missions et recherches. La question devient alors : combien les partis marocains investissent-ils réellement dans la production des idées par rapport à ce qu’ils consacrent au fonctionnement de leurs appareils et aux échéances électorales ? Cette donnée mériterait d’être rendue beaucoup plus visible.

Et si le véritable problème était une crise de l’offre politique ?

On parle énormément d’abstention. Peut-être faudrait-il parler davantage de l’offre politique. Lorsqu’un restaurant perd ses clients, on ne peut pas éternellement reprocher aux clients de ne plus venir. Il faut également examiner ce qu’il propose. La démocratie n’échappe pas entièrement à cette logique. Si plusieurs millions de citoyens ne se sont pas inscrits sur les listes électorales ou ne votent pas, la question ne peut être réduite à leur civisme. Les partis doivent également s’interroger : Que leur proposons-nous ? Des candidats ? Des slogans ? Des promesses ? Des réseaux ? Ou réellement plusieurs visions différentes du Maroc de demain ?

Les élections de 2026 devraient être celles du Maroc de 2040

Le Maroc se trouve à un moment particulier de son histoire. Les infrastructures réalisées au cours des dernières décennies, l’industrialisation, les énergies renouvelables, les grands investissements et la montée en puissance internationale du Royaume ont profondément transformé le pays. Mais de nombreux défis sociaux persistent. C’est précisément pour cette raison que la campagne de 2026 ne devrait pas seulement porter sur le bilan 2021-2026. Elle devrait répondre à une question beaucoup plus ambitieuse : Quel Maroc voulons-nous en 2040 ?

Un Maroc plus libéral économiquement ou davantage redistributif ? Quelle place pour l’État et quelle place pour le marché ? Quelle agriculture dans un pays confronté au stress hydrique ? Quelle politique pour les territoires ruraux et les petites villes ? Quel système éducatif ? Quel financement de la protection sociale ? Quelle politique industrielle après les succès de l’automobile et de l’aéronautique ? Quelle place pour l’intelligence artificielle ? Quelle société voulons-nous transmettre à la prochaine génération ? Voilà ce qu’est un projet de société.

Conclusion

Les élections législatives du 23 septembre 2026 constituent une occasion importante pour la démocratie marocaine. Le défi n’est pas seulement d’obtenir un taux de participation supérieur à celui de 2021. Il est de redonner du contenu au vote. Cela suppose de lutter rigoureusement contre l’utilisation illicite de l’argent, de renforcer la transparence du financement politique, d’améliorer la sélection des candidats, de renouveler les élites, d’attirer les jeunes vers l’action publique et surtout de reconstruire des partis capables de produire des idées et des projets de société. Car une démocratie ne se mesure pas seulement au nombre de citoyens qui déposent un bulletin dans une urne. Elle se mesure aussi à la qualité des choix qui leur sont proposés.

Le 23 septembre prochain, la question sera naturellement de savoir qui remportera les élections. Mais pour l’avenir politique du pays, une autre question paraît encore plus importante : Les Marocains pourront-ils véritablement choisir entre plusieurs visions du Maroc de demain ? Si la réponse demeure incertaine, le principal défi des élections de 2026 ne sera peut-être ni la victoire de la majorité ni celle de l’opposition. Il sera celui de la reconstruction de la confiance entre citoyens, partis et représentation politique.

One thought on “Élections 2026 au Maroc : voter pour qui, mais surtout pour quoi ?

  1. هناك تعددية حزبية بمعنى العدد، هناك فوق ثلاثين حزبا لكن ليست تعددية سياسية تترحمها البرامج السياسية.
    الكل اليوم يتكلم على. التلفاز على نفس المواضيع التي استعص حلها مع حكومات سبقت والتي تقود الحكومة الءن: الصحة، التعليم، التشغيل.. وبلغة الشعارات وكثير من المزايدات….
    حتى الذي سيصوت، سيقوم بذلك على أشخاص ولا يعرف الحزب سوى بأشهاصه لا ببرامجه وايديولوحيته…لازال الطريق طويلا ل…..

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