Par : Mohamed El Aichouni
Expert en financement du développement et politiques publiques
Introduction
La question migratoire africaine vient de connaître, aux portes mêmes de l’Europe, un épisode d’une violence symbolique et humaine exceptionnelle. Les événements survenus à Ceuta à la fin de juillet 2026, marqués par l’arrivée massive de dizaines de milliers de personnes venues du Maroc, principalement de jeunes Marocains, mais aussi de migrants originaires d’autres pays africains, et par un lourd bilan humain, ont brutalement replacé la migration au cœur du débat politique, social et diplomatique entre l’Afrique et l’Europe.
Au-delà de la controverse sur les responsabilités, les réseaux sociaux, les passeurs, le contrôle des frontières ou les politiques migratoires espagnole et européenne, ces images posent une question beaucoup plus profonde : qu’est-ce qui peut pousser autant de jeunes, y compris dans un pays stable et économiquement dynamique comme le Maroc, à considérer le départ clandestin comme une perspective préférable à l’avenir qui leur est offert chez eux ?
La crise de Ceuta ne saurait donc être réduite à une simple crise sécuritaire ou frontalière. Elle constitue aussi un révélateur des frustrations économiques et sociales, du chômage, des inégalités, de la perte de confiance dans l’avenir et, plus largement, des limites des modèles de développement à offrir à une partie de la jeunesse africaine des perspectives à la hauteur de ses aspirations.
Dans le même temps, la situation des milliers de migrants demeurés à Ceuta et les débats sur leur accueil, leur retour et leur droit à l’asile rappellent combien le migrant peut rapidement devenir un enjeu de négociation, de pression et d’instrumentalisation entre pays d’origine, de transit et de destination. C’est à la lumière de cette actualité tragique que prend tout son sens la réflexion développée dans cet article intitulé : « Le migrant africain, otage de deux continents : drame humain et instrumentalisation ».
Un premier constat
La migration africaine vers l’Europe est à la fois un drame humain, le symptôme d’échecs de développement et un objet de marchandage politique. Mais il faut éviter deux simplifications : tous les migrants africains ne se dirigent pas vers l’Europe, et toute migration n’est pas nécessairement une fuite ou un échec.
L’Union africaine rappelle que plus de la moitié des migrants africains vivent dans un autre pays du continent. L’image d’une Afrique entière en marche vers l’Europe est donc largement exagérée par certains discours politiques et médiatiques. En réalité, l’Afrique est d’abord un espace de migrations internes et intra-africaines. (Union africaine, 2018, 2026).
Une tragédie humaine qui commence bien avant la Méditerranée
Le drame ne se limite pas aux naufrages. Il commence dans les territoires d’origine : chômage et sous-emploi des jeunes, faiblesse des revenus et des services publics, conflits, insécurité et persécutions, inégalités sociales et territoriales, dégradation des terres et crises climatiques, absence de mobilité sociale, sentiment de ne pouvoir construire un avenir digne chez soi.
Ce drame se poursuit dans le désert, sur les routes atlantiques, dans les centres de détention, entre les mains des passeurs, puis en Méditerranée. En 2025, au moins 2 185 personnes sont mortes ou ont disparu en Méditerranée, auxquelles s’ajoutent 1 214 victimes sur la route atlantique ouest-africaine. Ces chiffres restent probablement inférieurs à la réalité. Le migrant devient ainsi la victime successive de l’échec des politiques nationales, des réseaux criminels, de la fermeture des voies régulières et des stratégies de contrôle des frontières. (OIM, Missing Migrants Project, 2025).
L’instrumentalisation par certains pays africains
Du côté des pays d’origine ou de transit, l’instrumentalisation peut prendre plusieurs formes :
Premièrement, certains gouvernements utilisent la lutte contre l’émigration irrégulière comme une monnaie diplomatique : coopération policière et réadmission des migrants contre financements, équipements, facilités commerciales, soutien politique ou assouplissement des visas.
Deuxièmement, la migration joue parfois le rôle d’une soupape sociale. Le départ d’une partie des jeunes réduit momentanément la pression sur le marché du travail et limite l’expression politique du mécontentement. Les transferts de la diaspora soutiennent ensuite les familles, la consommation et les réserves en devises. Ils peuvent ainsi compenser partiellement les insuffisances de l’État sans résoudre les causes structurelles de l’exode (Banque mondiale, Migration and Development Brief, 2025).
Troisièmement, certains pouvoirs mobilisent le thème migratoire pour obtenir davantage d’aide internationale, tout en maintenant des politiques économiques incapables de créer suffisamment d’emplois productifs.
Enfin, les pays de transit peuvent parfois laisser entendre que leur coopération dans le contrôle des départs dépend de concessions européennes. Le migrant devient alors, implicitement ou explicitement, un levier de négociation géopolitique. Cela ne signifie cependant pas que tous les gouvernements africains organisent volontairement les départs. Il faut distinguer l’incapacité à traiter les causes, la tolérance intéressée et l’utilisation délibérée de la pression migratoire.
L’instrumentalisation européenne
En Europe, l’immigration est devenue un puissant instrument électoral. Elle permet à certains partis de détourner le débat des difficultés économiques, du recul des services publics, des inégalités ou des crises du logement en désignant l’étranger comme responsable.
Le vocabulaire employé -« invasion », « submersion », « menace » – transforme souvent une réalité humaine complexe en problème exclusivement sécuritaire. Il contribue à amalgamer : réfugiés et migrants économiques, migration régulière et irrégulière, demandeurs d’asile et délinquants, besoins réels de main-d’œuvre et inquiétudes identitaires.
Il existe, en outre, une contradiction européenne évidente : plusieurs économies ont besoin de travailleurs étrangers en raison du vieillissement démographique et des pénuries de main-d’œuvre, mais leurs gouvernements veulent simultanément afficher une grande fermeté migratoire. L’Europe sélectionne ainsi volontiers les médecins, ingénieurs, informaticiens ou travailleurs dont elle a besoin, tout en durcissant l’accès pour les autres.
Une autre dimension est l’externalisation des frontières. L’Europe finance ou équipe des pays africains afin qu’ils empêchent les migrants d’atteindre son territoire. Elle a notamment conclu des partenariats migratoires avec le Maroc, la Tunisie, l’Égypte et la Mauritanie. Sa politique lie désormais explicitement la coopération en matière de réadmission à différents leviers, notamment les visas, le commerce et l’aide financière. Le risque est alors de transformer l’aide au développement en instrument de surveillance et de rétention des populations, au lieu d’en faire un moyen de transformation économique et sociale.
Une responsabilité partagée, mais non symétrique
Au niveau de la crise migratoire, les responsabilités sont partagées, sans être identiques. Les États africains ont la responsabilité fondamentale de créer les conditions permettant à leurs citoyens de vivre dignement chez eux : gouvernance crédible, sécurité, emploi, formation, justice sociale et réduction des disparités sociales et territoriales.
Les pays européens ont, de leur côté, la responsabilité de respecter le droit d’asile, de sauver les vies en mer, d’ouvrir des voies régulières adaptées à leurs besoins économiques et de ne pas déléguer le contrôle migratoire à des régimes ne garantissant pas toujours les droits humains. Les institutions internationales doivent également reconnaître les limites d’une approche qui finance des projets ponctuels dans les « zones de départ » sans remettre en cause les structures économiques qui produisent chômage, dépendance et exclusion.
Le grand paradoxe africain
Plus les possibilités régulières de mobilité sont limitées, plus la migration devient clandestine, coûteuse et dangereuse. Et plus elle est clandestine, plus elle enrichit les passeurs, alimente les discours sécuritaires et justifie de nouveaux dispositifs de contrôle. Les données de l’OIM sur les routes irrégulières d’Afrique de l’Ouest et du Centre illustrent le coût humain considérable de ces parcours (OIM-DTM, 2025).
La véritable alternative n’est donc pas de choisir entre « ouvrir toutes les frontières » et « empêcher tous les départs ». Elle consiste à construire une gouvernance commune fondée sur des possibilités légales de mobilité professionnelle, la protection effective des réfugiés, la lutte contre les réseaux criminels, des accords transparents et respectueux des droits, la reconnaissance des qualifications, la circulation temporaire des travailleurs et des compétences, et surtout une transformation économique africaine créatrice d’emplois dignes. (Union africaine, 2018 et 2026).
En définitive, le migrant africain ne devrait être ni une menace électorale pour l’Europe, ni une source de devises, une soupape sociale ou un moyen de pression diplomatique pour les gouvernements africains. Il est d’abord une personne qui cherche la sécurité, le travail, la dignité ou simplement la possibilité d’imaginer un avenir.
Le récent flux migratoire vers Ceuta : quand le désir de partir devient un signal d’alarme
Le récent afflux vers la ville de Ceuta donne à cette problématique une dimension particulièrement saisissante. À partir du 30 juillet 2026, des dizaines de milliers de personnes, majoritairement de jeunes Marocains, mais également des migrants originaires d’Afrique subsaharienne, ont tenté de rejoindre la ville sous administration espagnole, par la frontière terrestre ou à la nage.
Selon les autorités citées par Reuters, environ 72 000 personnes ont participé à la traversée massive du 30 juillet. La grande majorité est ensuite retournée au Maroc, tandis que plusieurs milliers sont restés à Ceuta. Le bilan humain demeure dramatique : au 21 août, Reuters faisait état d’au moins 82 morts du côté espagnol et de 14 décès signalés par le Maroc, soit au moins 96 victimes confirmées à cette date (Reuters, 21 août 2026).
L’ampleur du mouvement semble avoir été favorisée par des appels et des informations trompeuses diffusés sur les réseaux sociaux, laissant croire que la frontière était ouverte, que les contrôles avaient été suspendus ou que l’entrée dans Ceuta permettrait automatiquement de rejoindre l’Espagne continentale.
De nouveaux appels à un passage collectif le 15 août ont ensuite circulé en ligne, entraînant un renforcement des dispositifs de sécurité marocains et espagnols. Mais réduire cet événement à une rumeur numérique, à l’action des passeurs ou à un simple problème de maintien de l’ordre serait insuffisant. Une rumeur ne peut mobiliser une telle masse de jeunes que lorsqu’elle rencontre un profond terrain de désillusion.
Ceuta révèle ainsi une crise plus large : le chômage et la précarité d’une partie de la jeunesse, les inégalités sociales et territoriales, l’affaiblissement de l’espoir de mobilité sociale, le décalage entre les indicateurs macroéconomiques et les conditions de vie ressenties, la perte de confiance dans les politiques publiques, la conviction que l’avenir se trouve nécessairement de l’autre côté de la frontière.
L’image de jeunes Marocains risquant leur vie pour franchir les quelques centaines de mètres séparant la petite ville de Fnideq de Ceuta constitue donc un puissant signal politique. Elle montre que les investissements dans les infrastructures, la croissance économique et les grands programmes sectoriels ne suffisent pas lorsque leurs bénéfices ne se traduisent pas par la création d’emplois décents, en particulier pour les jeunes.
Conclusion
Le drame migratoire africain ne se résoudra ni par des murs plus hauts en Europe, ni par davantage de policiers aux frontières africaines, ni par quelques milliards supplémentaires consacrés à contenir les départs. Tant que les causes profondes demeureront : chômage des jeunes, précarité, inégalités, faiblesse de la mobilité sociale, conflits, gouvernance insuffisante et absence de perspectives, les routes migratoires se déplaceront, mais elles ne disparaîtront pas.
Les événements de Ceuta en juillet 2026 constituent, à cet égard, bien davantage qu’une crise migratoire. Lorsqu’une rumeur ou quelques messages diffusés sur les réseaux sociaux suffisent à pousser des dizaines de milliers de personnes, principalement des jeunes, vers une frontière en quelques heures, le véritable problème n’est pas seulement la frontière. Il réside dans la disponibilité d’une population suffisamment désillusionnée pour croire que son avenir commence de l’autre côté de celle-ci.
