Par : Mohamed El Aichouni
Expert en financement du développement et politiques publiques
Introduction : Une nouvelle bataille pour l’opinion publique
À quelques semaines des élections législatives du 23 septembre 2026, le débat sur les grands défis du Maroc ne peut plus se limiter à l’éducation, à la santé, à l’emploi, à l’agriculture, à l’eau ou aux inégalités territoriales. Un autre phénomène, moins matériel mais potentiellement tout aussi déterminant, mérite désormais d’être considéré comme un véritable enjeu de société : la qualité de l’information qui circule sur les réseaux sociaux et son influence sur les comportements individuels, le débat public et la démocratie.
Le scrutin du 23 septembre doit renouveler les 395 membres de la Chambre des représentants. La campagne électorale officielle se déroulera du 10 au 22 septembre 2026. [1] Dans cette courte période, une part importante de la bataille politique ne se jouera probablement plus seulement dans les meetings, les journaux, les radios et les télévisions. Elle se déroulera aussi, et peut-être surtout, pour certaines catégories de la population, sur Facebook, YouTube, TikTok, Instagram, WhatsApp et d’autres espaces numériques.
Le Maroc est en effet devenu une société profondément connectée. L’enquête 2024 de l’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT) montre que la fréquentation des réseaux sociaux tend vers la généralisation parmi les internautes marocains et qu’elle a gagné plus de huit millions d’utilisateurs entre 2019 et 2024. [2] DataReportal estimait, pour sa part, à 35,3 millions le nombre d’internautes au début de 2025 et à 21,3 millions le nombre d’identités actives sur les réseaux sociaux, tout en précisant que celles-ci ne correspondent pas nécessairement à autant de personnes distinctes. [3] Cette révolution représente une extraordinaire ouverture de l’espace public. Mais elle comporte également une face beaucoup plus inquiétante.
Des réseaux sociaux devenus une source d’information
Pendant longtemps, l’information publique était principalement produite et filtrée par les journaux, les radios, les télévisions, les administrations et quelques institutions reconnues. Aujourd’hui, pratiquement chaque citoyen peut devenir producteur, commentateur et diffuseur d’informations.
Cette démocratisation de la parole constitue incontestablement un progrès. Elle a permis de révéler certaines réalités sociales, de donner la parole à des populations peu présentes dans les médias traditionnels et d’interpeller les responsables publics. Mais elle a également supprimé une partie des filtres qui distinguaient autrefois l’information vérifiée de la rumeur. Une vidéo de quelques secondes, une photographie sortie de son contexte ou un message vocal anonyme peuvent désormais atteindre des centaines de milliers de personnes en quelques heures, voire en quelques minutes.
Le Digital News Report 2026 du Reuters Institute illustre cette transformation au Maroc : Facebook et YouTube occupent une place importante dans la découverte et la circulation de l’information, aux côtés d’Instagram, WhatsApp et TikTok. Mais seulement 28 % des personnes interrogées dans l’enquête déclarent faire confiance aux informations en général, tandis que 54 % se disent préoccupées par la désinformation. [4] Nous sommes donc confrontés à un paradoxe : jamais l’information n’a été aussi accessible, mais jamais il n’a été aussi difficile pour le citoyen de déterminer immédiatement ce qui est vrai, faux, incomplet ou manipulé.
Au-delà des « fake news » : une véritable pollution informationnelle
Réduire le problème aux seules fausses nouvelles serait insuffisant. L’espace numérique est aujourd’hui traversé par plusieurs phénomènes : rumeurs présentées comme des faits, informations tronquées, images sorties de leur contexte, vidéos anciennes présentées comme actuelles, théories du complot, pseudo-expertises, diffamation, discours haineux, titres volontairement sensationnalistes, montages numériques et, désormais, contenus artificiellement générés.
À cela s’ajoute un phénomène particulièrement préoccupant : la confusion croissante entre expertise et visibilité. Le nombre d’abonnés tend parfois à devenir un substitut à la compétence. Un influenceur capable de produire un message spectaculaire peut disposer d’une audience bien supérieure à celle d’un universitaire, d’un médecin, d’un économiste, d’un ingénieur ou d’un journaliste spécialisé. La popularité numérique ne constitue pourtant ni un diplôme ni une garantie de vérité.
Quand l’émotion devient plus puissante que le fait
Les réseaux sociaux reposent largement sur l’immédiateté. Or, une information complexe nécessite généralement du temps pour être vérifiée, contextualisée et expliquée. La rumeur, elle, n’a besoin que de quelques secondes. Plus un contenu provoque indignation, peur, colère ou surprise, plus il est susceptible d’être commenté et partagé. Il en résulte une compétition profondément déséquilibrée entre la vitesse de l’émotion et la lenteur de la vérification. Une fausse information peut ainsi avoir parcouru le pays avant que son démenti n’atteigne une fraction de ceux qui l’ont reçue. La répétition ajoute une difficulté supplémentaire : lorsqu’une affirmation apparaît continuellement sur différents comptes, elle peut progressivement acquérir, aux yeux du public, une apparence de crédibilité.
L’intelligence artificielle change encore la donne
Une nouvelle étape est aujourd’hui franchie avec l’intelligence artificielle générative. Créer une fausse photographie, imiter une voix, fabriquer une déclaration attribuée à une personnalité ou produire une vidéo donnant l’impression qu’un candidat prononce des paroles qu’il n’a jamais dites devient techniquement beaucoup plus accessible.
L’UNESCO attire notamment l’attention sur le passage de formes relativement spontanées de désinformation à des méthodes davantage organisées, utilisant notamment les deepfakes et l’intelligence artificielle dans des campagnes susceptibles de viser les élections et les institutions démocratiques. [5] Le citoyen devra donc apprendre progressivement à adopter un nouveau réflexe : voir ou entendre ne suffira plus nécessairement pour croire.
Les élections de 2026 : un test grandeur nature
C’est précisément ce qui rend les prochaines élections particulièrement importantes. Les autorités marocaines ont pris la mesure du risque. De nouvelles dispositions électorales visent notamment la diffusion intentionnelle de fausses informations, d’allégations mensongères, de faits inexacts ou de documents falsifiés susceptibles de porter atteinte aux électeurs, aux candidats ou à la crédibilité du processus électoral. [6]
De son côté, la HACA a adopté en juin 2026 un dispositif spécifique pour les élections législatives. Il encadre le pluralisme politique dans les médias audiovisuels et intègre les nouveaux enjeux liés à la désinformation et aux contenus électoraux générés par l’intelligence artificielle. [7] Ces dispositions sont nécessaires. Mais la loi ne pourra jamais, à elle seule, résoudre le problème. Car, entre la liberté d’expression, principe fondamental de toute société démocratique, et la lutte contre la manipulation, existe une frontière particulièrement délicate. Combattre la désinformation ne doit pas devenir un prétexte pour combattre la critique.
Une démocratie doit pouvoir supporter les opinions dérangeantes, la satire, la contestation, les investigations journalistiques et les critiques des politiques publiques. Ce qui doit être combattu, c’est notamment la manipulation délibérée des faits, la falsification, l’usurpation et les campagnes organisées visant à tromper le citoyen ou à porter atteinte aux droits d’autrui.
La désinformation prospère aussi sur les faiblesses de la société
Il serait néanmoins trop facile d’accuser uniquement les plateformes ou les internautes. Une question plus fondamentale mérite d’être posée : pourquoi une fausse information trouve-t-elle parfois un terrain aussi favorable ? La réponse conduit directement à plusieurs autres défis structurels du Maroc. Elle renvoie d’abord à l’éducation. Savoir lire ne suffit plus. Dans une société numérique, il faut apprendre à identifier une source, distinguer un fait d’une opinion, vérifier une photographie, rechercher l’origine d’une statistique et confronter plusieurs informations.
Elle renvoie ensuite à la confiance. Lorsque les citoyens doutent des institutions ou des médias traditionnels, ils deviennent potentiellement plus réceptifs aux sources alternatives, y compris les moins fiables. Elle concerne également le journalisme. Plus l’information professionnelle sera rigoureuse, indépendante, accessible et rapide, moins la rumeur disposera d’espace pour prospérer. Elle touche enfin à notre conception même de la citoyenneté.
Faire de l’éducation numérique une politique publique
Le Maroc devrait désormais considérer l’éducation aux médias et à l’information comme une composante de l’éducation civique. L’apprentissage pourrait commencer dès l’école : comment reconnaître une source fiable ? Comment vérifier une information ? Pourquoi une photographie peut-elle être trompeuse ? Comment fonctionnent les algorithmes ? Qu’est-ce qu’un deepfake ? Quelle différence existe-t-il entre information, publicité, propagande et opinion ?
Cette formation ne devrait pas concerner uniquement les élèves. Enseignants, journalistes, associations, fonctionnaires, élus et citoyens devraient également pouvoir bénéficier de programmes adaptés. L’UNESCO développe d’ailleurs au Maroc un programme de renforcement de la résilience du journalisme à l’ère numérique, comprenant notamment des actions de formation des journalistes et des jeunes à l’éducation aux médias, à l’intelligence artificielle et à la lutte contre la désinformation. [8]
Une responsabilité pour les partis politiques
À l’occasion des législatives de 2026, les partis devraient eux aussi prendre des engagements. Ils pourraient notamment s’engager à ne pas diffuser sciemment de contenus falsifiés, à identifier clairement les contenus produits par l’intelligence artificielle, à ne pas utiliser de faux comptes pour manipuler artificiellement le débat, à publier les sources des principales données utilisées dans leurs campagnes et à rectifier rapidement les informations manifestement erronées diffusées par leurs propres structures. La qualité d’une démocratie ne se mesure pas uniquement à la régularité du scrutin. Elle se mesure aussi à la qualité de l’information dont dispose le citoyen au moment de choisir.
Pour un pacte national de citoyenneté numérique
Le Maroc pourrait aller plus loin en engageant une réflexion sur un véritable pacte national de citoyenneté numérique, associant l’État, l’école, les universités, les médias, les partis politiques, la société civile, les chercheurs, les plateformes numériques et les citoyens.
Celui-ci pourrait s’articuler autour de quelques principes simples : liberté d’expression, responsabilité, transparence, protection de la vie privée, vérification des informations, éducation aux médias, protection des mineurs et identification des contenus artificiellement manipulés. L’objectif ne serait pas de contrôler la parole publique, mais, au contraire, de protéger les conditions permettant un débat réellement libre.
Conclusion
Le développement d’un pays ne dépend pas seulement de ses infrastructures, de ses investissements ou de ses performances économiques. Il dépend également de la qualité de son espace public. Une société dans laquelle la rumeur circule plus vite que la connaissance, où l’émotion supplante continuellement le raisonnement et où la popularité remplace progressivement l’expertise fragilise sa capacité collective à prendre de bonnes décisions. Les réseaux sociaux ne sont pourtant ni un ennemi ni une fatalité. Ils peuvent devenir de remarquables instruments de participation citoyenne, de transparence et de contrôle démocratique. Tout dépend de l’usage que nous en faisons.
À l’approche des élections législatives du 23 septembre 2026, les partis politiques devraient donc être interrogés sur un sujet encore trop peu présent dans les programmes : quelle politique nationale pour l’information, l’éducation aux médias et la citoyenneté numérique ? Car derrière la lutte contre les fake news se cache un enjeu beaucoup plus profond. Après avoir appris à lire et à écrire, le citoyen du XXIe siècle doit désormais apprendre à douter, vérifier, comparer et réfléchir avant de partager. Et, dans une démocratie, protéger la qualité de l’information revient finalement à protéger la liberté du choix.
Principales références
[1] Portail officiel du Royaume du Maroc, 2026.
[2] Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT), 2024.
[3] DataReportal, Digital 2025: Morocco, 2025.
[4] Reuters Institute for the Study of Journalism, University of Oxford, 2026.
[5] UNESCO, nouvelles menaces liées à l’intelligence artificielle, 2026.
[6] Portail officiel du Royaume du Maroc/MAP, Système électoral, 2025.
[7] Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA), Guide pour comprendre le pluralisme d’expression politique, juillet 2026.
[8] UNESCO Maghreb, Resilient Journalism in the Digital Age, 2025.
