NOTE STRATÉGIQUE: Par Pr. Abderrahmane Mekkaoui-Paris
De la sécurité de Suez à la géopolitique du refus
Il existe, dans la géographie stratégique du Moyen-Orient, des lieux où la distance n’existe plus. Bab el-Mandeb est de ceux-là. À quelques milliers de kilomètres du Caire, la moindre perturbation du détroit se transforme presque immédiatement en problème égyptien. Lorsque les navires désertent la mer Rouge, c’est le canal de Suez qui perd du trafic. Lorsque les compagnies d’assurance réévaluent le risque, c’est la compétitivité de la route égyptienne qui se dégrade. Lorsque les pétroliers prennent le chemin du cap de Bonne-Espérance, ce sont des recettes en devises qui échappent au Trésor égyptien. La crise de Bab el-Mandeb est donc, pour l’Égypte, une guerre qui se déroule sans franchir ses frontières. Mais c’est précisément là que réside le paradoxe de la politique du Caire : l’Égypte a peut-être plus à perdre que beaucoup d’autres puissances dans la fermeture du détroit, tout en étant l’un des pays les moins disposés à envoyer ses soldats le rouvrir. Cette apparente contradiction constitue en réalité le cœur de la stratégie égyptienne.
I-Suez : quand la crise maritime devient une crise souveraine
L’Égypte est sans doute le pays arabe qui ressent le plus directement le coût économique de la crise de la mer Rouge. Depuis les premières attaques houthistes contre la navigation commerciale en novembre 2023, le trafic par Suez a été profondément perturbé. La Banque mondiale estimait déjà à environ 11 milliards de dollars les pertes de recettes et de devises subies par l’Égypte entre décembre 2023 et juillet 2025 du fait de la baisse du trafic dans le canal. Les chiffres plus récents confirment la profondeur du choc. Selon les données rapportées en septembre 2026, les recettes du canal ont atteint environ 4,67 milliards de dollars durant l’exercice 2025-2026, contre 8,8 milliards en 2022-2023. Le trafic moyen quotidien reste lui-même nettement inférieur à son niveau d’avant la crise.
La question n’est donc pas seulement celle d’une baisse temporaire des recettes. Elle touche à un élément structurel de l’économie égyptienne : la capacité du pays à transformer sa position géographique en rente financière. Suez n’est pas une infrastructure parmi d’autres. C’est une rente géopolitique. La prospérité de cette rente repose cependant sur une condition que Le Caire ne contrôle pas : la confiance des armateurs dans la sécurité de la route. Un navire qui contourne l’Afrique ne paie pas le canal. Mais il ne paie pas non plus l’Égypte. Et chaque déroutement qui se prolonge constitue un précédent commercial : les compagnies maritimes investissent dans de nouvelles chaînes logistiques, les assureurs recalculent leurs risques et les opérateurs apprennent à vivre sans Suez. Le danger pour l’Égypte n’est donc pas seulement la perte de revenus ; c’est la banalisation de l’alternative.
II- Le 19 novembre 2023 : le jour où Bab el-Mandeb est devenu une affaire mondiale
Il convient ici de distinguer le déclenchement de la guerre de Gaza, le 7 octobre 2023, de l’internationalisation maritime de la crise. Le 19 novembre 2023, les Houthis se sont emparés du Galaxy Leader dans le sud de la mer Rouge, au large de Hodeïda. L’incident a marqué l’une des premières attaques majeures contre un navire commercial dans cette nouvelle séquence de confrontation. Les autorités maritimes américaines ont alors situé l’incident à environ 50 milles nautiques à l’ouest de Hodeïda. À partir de là, le problème n’était plus exclusivement israélo-palestinien, ni même strictement yéménite. Il devenait maritime. Et avec lui apparaissait une nouvelle équation : contrôler ou menacer Bab el-Mandeb permet de peser simultanément sur Israël, l’Arabie saoudite, l’Égypte, les marchés énergétiques et le commerce entre l’Asie et l’Europe. La géographie transformait ainsi une force militaire locale en acteur capable de produire des effets internationaux.
III. Le véritable changement de 2026 : de la nuisance au contrôle
La nouveauté de septembre 2026 est précisément là. Les Houthis ne cherchent plus seulement à perturber le trafic. Ils cherchent à démontrer qu’ils peuvent définir les conditions du trafic. La prise de positions stratégiques sur la côte occidentale du Yémen et le contrôle effectif de Bab el-Mandeb ont considérablement renforcé leur capacité de nuisance. Le Monde observe que le mouvement cherche désormais à convertir cette réalité militaire en reconnaissance politique, en se présentant comme un interlocuteur incontournable de la sécurité maritime régionale. Le détail est essentiel. Les Houthis affirment que les navires non saoudiens peuvent continuer à naviguer, à condition de les prévenir de leur arrivée et de ne pas traiter avec d’autres acteurs. Ce langage peut sembler rassurant. Il ne l’est pas.
Car accepter cette logique reviendrait à accepter progressivement une nouvelle règle : le passage international serait soumis à l’autorisation ou, à tout le moins, à la coordination d’un mouvement armé qui ne bénéficie pas d’une reconnaissance internationale comme autorité maritime. C’est là que se situe l’enjeu politique. La question n’est plus seulement : Les Houthis peuvent-ils fermer Bab el-Mandeb ? Elle devient : Peuvent-ils imposer au monde l’idée que personne ne peut désormais naviguer dans Bab el-Mandeb sans composer avec eux ? Le changement est considérable. Il ne s’agit plus seulement d’un blocus. Il s’agit d’une tentative de normalisation d’un pouvoir de fait.
IV- Le refus égyptien : ne pas transformer l’ordre militaire en légitimité politique
C’est précisément sur ce terrain que le comportement égyptien prend tout son sens. Le Caire peut difficilement accepter qu’un mouvement armé transforme sa maîtrise militaire du littoral yéménite en compétence reconnue sur une voie maritime internationale. Pour l’Égypte, le problème n’est donc pas uniquement de savoir qui contrôle le détroit. Il est de savoir qui peut prétendre fixer les règles de son fonctionnement. Le Monde, citant notamment Maged Al-Madhaji, cofondateur du Sana’a Center for Strategic Studies, décrit cette stratégie comme une tentative des Houthis de transformer leur contrôle militaire en reconnaissance politique et de contraindre les États et les compagnies à négocier avec eux. Le Caire se trouve ainsi confronté à une alternative délicate. Reconnaître implicitement ce pouvoir, c’est risquer de contribuer à sa légitimation. Le combattre directement, c’est prendre le risque d’entrer dans la guerre. L’Égypte choisit, pour l’heure, une troisième voie : refuser la légitimation sans accepter l’escalade militaire. C’est probablement la clé de lecture la plus pertinente de sa politique actuelle.
V. Pourquoi l’Égypte ne veut pas d’une nouvelle guerre du Yémen
La prudence égyptienne n’est pas nouvelle. Elle possède une mémoire. Entre 1962 et 1967, l’Égypte de Gamal Abdel Nasser s’était engagée militairement au Yémen dans ce qui allait devenir l’un des épisodes les plus coûteux de sa politique extérieure. Le traumatisme stratégique demeure. Pour les militaires et les responsables politiques égyptiens, le Yémen présente toutes les caractéristiques d’un théâtre dont l’entrée est facile et dont la sortie est incertaine : terrain difficile, multiplicité des acteurs, rivalités régionales, absence de solution politique claire et risque d’enlisement. L’Égypte peut donc soutenir le principe de la liberté de navigation sans considérer qu’elle doit elle-même devenir la puissance militaire chargée de la garantir. C’est ce qui explique la prudence du président Abdel Fattah Al-Sissi. Le 15 septembre 2026, lors de sa rencontre au Caire avec Mohammed ben Salmane, le président égyptien a soutenu les efforts saoudiens pour protéger la sécurité du royaume et insisté sur la nécessité de garantir la liberté et la sécurité de la navigation en mer Rouge et dans les détroits stratégiques. Dans le même temps, le communiqué égyptien a mis l’accent sur une solution politique durable à la crise yéménite. Le signal est subtil, mais clair : solidarité stratégique, oui ; chèque militaire en blanc, non.
VI. Riyad demande un soutien ; Le Caire demande une répartition des risques
La rencontre Sissi–Mohammed ben Salmane doit être lue à travers cette équation. Pour Riyad, Bab el-Mandeb est devenu beaucoup plus qu’une voie maritime secondaire. La fermeture ou l’insécurisation du détroit menace directement les possibilités d’exportation du pétrole saoudien vers l’Asie et réduit les options du royaume au moment même où le détroit d’Ormuz est fortement perturbé. Pour Le Caire, l’équation est différente mais complémentaire : sans Bab el-Mandeb sécurisé, Suez ne peut retrouver sa pleine valeur économique.
Les intérêts égyptiens et saoudiens convergent donc sur le diagnostic. Ils divergent davantage sur le partage du risque militaire. C’est pourquoi Riyad cherche naturellement à obtenir des assurances de ses partenaires, tandis que Le Caire cherche à éviter de devenir le bras militaire d’une confrontation dont il ne maîtrise ni le calendrier ni l’issue. La politique égyptienne consiste ainsi à transformer une demande de participation militaire en une demande de responsabilité collective. Le message implicite est simple : Si Bab el-Mandeb est une artère du commerce mondial, son maintien ouvert ne peut être la responsabilité exclusive de l’Égypte.
VII-SUMED : un filet de sécurité, pas un substitut à Suez
L’Égypte dispose néanmoins d’un instrument stratégique souvent sous-estimé : le système SUMED. L’oléoduc permet de transporter du brut entre Ain Sokhna, sur la mer Rouge, et Sidi Kerir, sur la Méditerranée, en contournant certaines contraintes liées au transport maritime par le canal. L’EIA évalue sa capacité à 2,5 millions de barils par jour. Mais SUMED ne peut pas devenir le substitut de Suez.
Il s’agit d’un outil spécialisé dans le transport du pétrole brut, alors que le canal assure le transit d’une multitude de marchandises, notamment les conteneurs, les produits énergétiques et les cargaisons diverses. SUMED peut amortir le choc. Il ne peut pas annuler la crise. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles la situation actuelle est si délicate pour Riyad : le royaume avait accru son recours aux infrastructures de la mer Rouge et au réseau égyptien pour contourner les difficultés rencontrées dans le golfe Persique. Mais les attaques contre les infrastructures énergétiques saoudiennes ont de nouveau compliqué cette architecture. La géographie est ainsi en train de produire une étrange inversion. Ce qui devait être une route de contournement devient lui-même vulnérable.
VIII-Le paradoxe égyptien : avoir besoin de la guerre pour éviter de faire la guerre
C’est peut-être le paradoxe le plus profond de la position égyptienne. Le Caire a objectivement intérêt à ce que Bab el-Mandeb soit sécurisé. Mais il n’a pas nécessairement intérêt à être celui qui le sécurise militairement. Car l’engagement direct pourrait produire une dynamique exactement inverse à celle recherchée. Une intervention égyptienne pourrait faire du pays une cible directe. Elle pourrait exposer les intérêts égyptiens en mer Rouge. Elle pourrait encourager les Houthis à considérer le canal de Suez comme une cible stratégique. Et surtout, elle pourrait enfermer l’Égypte dans une guerre dont elle ne contrôlerait ni les règles ni la durée. La logique égyptienne est donc presque paradoxale : pour protéger Suez, il faut éviter que l’Égypte devienne partie prenante de la guerre qui menace Suez. C’est une stratégie de retenue, mais une retenue active.
IX- Une bataille pour la légitimité, pas seulement pour le détroit
Le véritable enjeu de la crise dépasse désormais la question du trafic maritime. Il concerne la légitimité. Les Houthis cherchent à transformer une capacité militaire en capacité politique. Ils disent, en substance : Nous pouvons protéger les navires qui respectent nos règles. Cette phrase contient déjà une révolution juridique et géopolitique implicite. Car une voie maritime internationale ne fonctionne pas selon les règles d’un groupe armé contrôlant un territoire. Elle fonctionne selon le droit international, les conventions maritimes et les garanties collectives de navigation. Si les armateurs commencent à négocier directement avec une puissance de fait pour obtenir le droit de passage, le rapport de force change de nature. Le risque n’est donc pas seulement la fermeture de Bab el-Mandeb. Le risque est l’institutionnalisation de la menace. Et c’est précisément cette institutionnalisation que Le Caire semble vouloir empêcher.
X- L’Égypte comme « puissance de freinage »
Dans cette crise, il serait donc trompeur de chercher à définir l’Égypte uniquement par ce qu’elle ne fait pas. Elle ne lance pas d’offensive. Elle ne déploie pas, à ce stade, de force destinée à reprendre Bab el-Mandeb. Elle ne promet pas publiquement une intervention militaire automatique. Mais elle agit sur un autre terrain : diplomatique, politique et institutionnel. Le Caire soutient la liberté de navigation. Il soutient la sécurité saoudienne. Il défend la centralité du cadre étatique yéménite. Il refuse de transformer le contrôle territorial des Houthis en mandat international. Et il cherche à maintenir suffisamment de canaux diplomatiques pour éviter que le conflit ne devienne irréversible. L’Égypte n’est donc pas le moteur militaire de la réponse à Bab el-Mandeb. Elle en est plutôt le frein stratégique. Cette distinction est essentielle. Le frein ne signifie pas l’inaction. Il signifie empêcher l’accélération vers une guerre plus large.
XI- Le risque ultime : que Suez devienne la victime d’une nouvelle normalité
Pour l’Égypte, le véritable danger n’est peut-être même pas la fermeture brutale du détroit. C’est sa fermeture intermittente. Une fermeture totale provoque une réaction internationale immédiate. Une insécurité chronique produit quelque chose de plus discret et potentiellement plus dangereux : l’adaptation. Les armateurs apprennent à contourner. Les assureurs intègrent le risque. Les ports réorganisent leurs capacités. Les importateurs diversifient leurs fournisseurs. Les compagnies modifient leurs réseaux. Et, progressivement, l’économie mondiale peut commencer à considérer le contournement de l’Afrique comme une option normale plutôt qu’exceptionnelle. C’est cette évolution qui menacerait le plus profondément la rente stratégique de Suez. Car une infrastructure ne perd pas nécessairement sa valeur lorsqu’elle est détruite. Elle peut aussi la perdre lorsqu’elle cesse d’être indispensable.
Conclusion
La crise de Bab el-Mandeb place l’Égypte devant une équation qu’aucune puissance ne peut résoudre par la seule force. Le Caire a besoin que le détroit soit ouvert, mais ne veut pas avoir à le rouvrir par la guerre. Il a besoin de la sécurité maritime, mais refuse que cette sécurité soit assimilée à une obligation d’intervention militaire égyptienne. Il soutient l’Arabie saoudite, mais cherche à préserver son autonomie stratégique. Il veut empêcher les Houthis de transformer une victoire militaire en reconnaissance politique, mais ne souhaite pas leur offrir, par une intervention directe, le statut d’adversaire régional qu’ils recherchent. La politique égyptienne peut ainsi être résumée par une formule : « Défendre Suez sans entrer dans la guerre du Yémen. » C’est une stratégie de retenue, mais non de passivité. Elle repose sur une conviction simple : le problème de Bab el-Mandeb ne peut être réglé durablement par la seule puissance militaire d’un État riverain ou d’une coalition.
Il faudra, tôt ou tard, un arrangement politique suffisamment robuste pour que les navires puissent traverser le détroit sans devoir négocier leur passage avec une force armée. Dans l’immédiat, toutefois, le temps joue contre Le Caire. Chaque mois de perturbation fragilise la rente de Suez. Chaque nouvelle route commerciale contournant l’Afrique renforce les alternatives. Chaque négociation directe avec les Houthis risque de transformer une puissance de fait en interlocuteur de droit. Et chaque intervention militaire égyptienne pourrait, à l’inverse, transformer la crise de Bab el-Mandeb en nouvelle guerre du Yémen. C’est pourquoi la stratégie du Caire apparaît moins comme un choix entre intervention et retrait que comme une tentative de maintenir un étroit espace entre les deux. L’Égypte ne veut ni abandonner Bab el-Mandeb, ni mourir pour Bab el-Mandeb. Elle veut empêcher que le détroit devienne à la fois le tombeau de la rente de Suez et le piège d’une nouvelle aventure militaire. C’est là, probablement, que se situe aujourd’hui toute la rationalité de sa prudence stratégique.
