Maroc-Israël, les ambassades changent les équilibres du Moyen-Orient

analyse de Focus Mediterraneo: Marco Baratto

La décision d’Israël et du Maroc d’élever leurs représentations diplomatiques respectives au rang d’ambassades marque une nouvelle étape dans la normalisation entamée en 2020 avec les Accords d’Abraham. L’accord a été annoncé le 16 septembre à New York, à l’issue d’une rencontre trilatérale réunissant le ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Sa’ar, le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita et l’ambassadeur des États-Unis auprès des Nations unies Mike Waltz. Le programme convenu comprend également la nomination des ambassadeurs, le renforcement des liaisons aériennes directes, de nouveaux accords économiques et des visites officielles de haut niveau.

La portée de cet accord dépasse toutefois la dimension strictement bilatérale. Israël et le Maroc représentent deux interlocuteurs occupant des positions particulières au sein du système moyen-oriental : le premier est au centre de l’une des principales questions de sécurité de la région, tandis que le second dispose d’une capacité traditionnelle de dialogue avec des mondes politiques et culturels différents, de l’Europe au Maghreb, du monde arabe à l’Afrique subsaharienne.

L’élévation des représentations au rang d’ambassades rend ainsi plus structurelle une relation qui, après la reprise des liens en décembre 2020, était restée confiée à des bureaux de liaison. La nouvelle phase devrait se traduire par une présence diplomatique plus stable, des relations économiques accrues et une circulation plus intense des personnes. L’accord prévoit en outre l’achèvement d’ici la fin 2026 des instruments pour la protection des investissements et pour éviter la double imposition.

Mais le véritable élément géopolitique est représenté par le rôle des États-Unis. La présence de Washington lors de la réunion de New York montre que la relation maroco-israélienne continue d’être considérée comme faisant partie d’un dessein plus large de consolidation des Accords d’Abraham. Pour les États-Unis, en effet, la normalisation n’est pas seulement une série d’accords bilatéraux : c’est l’un des instruments à travers lesquels construire un réseau de relations politiques, économiques et stratégiques capable de relier Israël aux pays arabes et musulmans. Ce processus, toutefois, n’efface pas la question palestinienne. Au contraire, sa permanence au centre de la politique moyen-orientale rend particulièrement significatif le rôle de Rabat. Le Maroc maintient en effet une position officielle favorable à la création d’un État palestinien avec Jérusalem-Est comme capitale, aux côtés d’Israël, dans le cadre des résolutions des Nations unies et de la solution à deux États.

C’est précisément cette tension apparente – des relations diplomatiques de plus en plus étroites avec Israël et la défense simultanée de la cause palestinienne – qui rend le modèle marocain intéressant. Rabat ne semble pas considérer le dialogue avec Israël et le soutien aux droits des Palestiniens comme nécessairement incompatibles. La diplomatie marocaine mise plutôt sur la possibilité que le maintien de canaux ouverts permette d’exercer une fonction politique qu’il serait plus difficile de remplir en l’absence de relations.

Dans ce cadre, Al-Quds revêt une importance particulière. Le roi Mohammed VI préside le Comité Al-Quds de l’Organisation de la coopération islamique et le Maroc a lié à plusieurs reprises la défense du statut historique et juridique de la ville à la nécessité de la préserver comme lieu de coexistence des trois religions monothéistes. L’Agence Bayt Mal Al-Quds, en outre, réalise des programmes sociaux et culturels destinés à la population de la ville. Le nouvel accord avec Israël doit donc être lu dans une stratégie plus large. D’une part, Rabat consolide ses relations avec Israël et Washington ; d’autre part, il maintient son rôle dans le monde arabe et islamique et continue de présenter la question palestinienne comme une composante centrale de sa politique étrangère.

Pour le Moyen-Orient, cela peut produire des conséquences importantes. Un Maroc plus présent dans ses relations avec Israël signifie en effet un interlocuteur arabe capable de parler simultanément avec Tel-Aviv, Washington et les capitales arabes. Dans une région caractérisée par de profondes fractures, la valeur d’une telle position ne réside pas nécessairement dans la capacité de résoudre seule les conflits, mais dans la possibilité de maintenir ouverts des canaux diplomatiques quand d’autres interlocuteurs les interrompent.

La nouvelle saison des relations maroco-israéliennes, donc, ne doit pas être interprétée uniquement comme une conséquence des Accords d’Abraham. C’est aussi une expérience diplomatique : vérifier si la normalisation peut coexister avec une position arabe sur la Palestine et si les relations directes peuvent devenir, au moins potentiellement, un instrument de dialogue plutôt qu’une alternative à la question palestinienne. Le passage des missions aux ambassades rend cette expérience plus concrète. Et place le Maroc devant une responsabilité diplomatique encore plus grande : démontrer que la normalisation peut être accompagnée d’un engagement parallèle pour Al-Quds, pour la stabilité régionale et pour une solution politique de la question palestinienne.

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