La France face aux décombres du 17 octobre et à l’épreuve de l’État de droit

Par Zakia Laaroussi, redactrice en cheffe-Paris

Le véritable désastre n’est pas seulement une vitrine incendiée, une banque saccagée ou une main qui s’empare d’un bien qui ne lui appartient pas. Le désastre commence lorsque la destruction devient, pour certains, un langage de substitution à la politique, lorsque la rue se transforme en tribunal sans juges et que la colère prétend suspendre les droits d’autrui. Alors, ce ne sont plus seulement les objets qui brûlent : c’est la frontière fragile entre la contestation et la prédation, entre la liberté et le chaos, entre le citoyen et le butin.

Au lendemain des événements du 17 octobre 2026, selon les chiffres rapportés par l’AFP, le parquet de Paris a fait état de 557 gardes à vue, dont 433 concernant des majeurs, soit près de 78 % du total. Ces données, qui ne sauraient constituer à elles seules un bilan judiciaire définitif, imposent néanmoins une question essentielle : si manifester est un droit, qui a accordé à certains le droit de s’en prendre aux biens de personnes étrangères aux décisions qu’ils contestent ? Qui leur a fait croire que la destruction d’un petit commerce pouvait constituer une victoire politique ?

Un État digne de ce nom ne craint pas la contestation, mais il ne saurait davantage servir de complice à ceux qui utilisent celle-ci comme un écran derrière lequel se dissimule la violence. L’État de droit perdrait son sens si le commerçant devait payer, sur ses économies, ses dettes et l’avenir de sa famille, le prix d’un affrontement qu’il n’a pas choisi. Un commerce n’est pas seulement du verre et du métal : c’est du travail, des sacrifices, des rêves modestes et le droit de commencer sa journée sans découvrir que son existence a été réduite en cendres.

La question de la transmission des vidéos à la police mérite donc mieux que les insultes automatiques. Si le parquet ou les autorités compétentes invitent les témoins à transmettre des images susceptibles d’aider à identifier les auteurs de dégradations ou de vols, faut-il y voir une trahison de la citoyenneté ? Ou faut-il comprendre que celle-ci ne consiste pas seulement à réclamer ses droits, mais aussi à protéger l’espace commun contre ceux qui le saccagent ?

À mes yeux, transmettre de bonne foi des éléments susceptibles d’établir une infraction, par les voies légales, peut relever d’un devoir civique. À condition, toutefois, que les images soient vérifiées et qu’elles ne deviennent pas les instruments d’une justice populaire ou d’une campagne de diffamation. Une vidéo constitue un élément de preuve potentiel, non un verdict. Un visage aperçu à l’écran ne suffit pas, à lui seul, à établir une culpabilité. La police enquête, le parquet apprécie les éléments recueillis, la justice tranche et la personne mise en cause conserve ses droits et la présomption d’innocence.

Mais une autre question, tout aussi fondamentale, se pose : qui contrôle ceux qui contrôlent ? Le citoyen qui contribue à établir les faits ne signe pas un chèque en blanc à la police. Il ne renonce pas davantage à son droit de dénoncer les abus de l’autorité. L’État de droit n’est pas celui dans lequel chacun obéit sans discuter, mais celui dans lequel on peut coopérer avec les institutions sans craindre leur arbitraire et les contester sans justifier les violences contre ses voisins. C’est dans cet équilibre que réside la dignité civique.

La mémoire algérienne s’invite alors dans le débat, non comme une arme destinée à faire taire le présent, mais comme une épreuve morale. La conquête française de l’Algérie commence en 1830. En 1914, au début de la Première Guerre mondiale, des Algériens sont mobilisés au sein des forces françaises, dans un contexte historique marqué par la domination coloniale, les contraintes du recrutement et les sacrifices humains. Réduire cette histoire à une seule année serait une erreur ; tout comme il serait injuste de faire porter individuellement aux citoyens d’aujourd’hui la responsabilité de crimes commis par des gouvernements et des institutions du passé.

Mais cette distinction ne signifie pas qu’il faille enterrer l’histoire. Le passé colonial n’est pas une facture pénale que l’on distribuerait indistinctement aux descendants de ceux qui n’ont pas commis les crimes. Il n’est pas non plus une page que l’État pourrait déchirer dès que la mémoire devient dérangeante. Reconnaître l’histoire est une exigence ; répondre des infractions présentes en est une autre. Aucune ne supprime l’autre. On ne peut demander aux victimes algériennes d’oublier au seul motif que le temps a passé, pas plus qu’on ne peut demander au commerçant français de subir un vol au prétexte que son pays a commis des crimes coloniaux. Une justice qui choisit ses victimes n’est pas une justice ; une mémoire transformée en dispense de responsabilité devient une nouvelle prison.

La grève, elle non plus, ne saurait être assimilée au vandalisme. C’est un droit social et politique, protégé par le droit français selon des règles qui varient en fonction des secteurs et des services concernés. Elle permet aux travailleurs de faire entendre leurs revendications lorsque le dialogue échoue. Le fait qu’une grève ait lieu un samedi ou un dimanche ne la rend pas, à lui seul, illégale. Ce sont sa nature et son cadre juridique qui comptent, non le caractère sacré des jours ouvrés ou du week-end. Reste une interrogation politique légitime : comment permettre aux revendications d’atteindre le pouvoir sans transformer les citoyens qui ne font pas grève en otages, ni faire des travailleurs les plus précaires les premières victimes de la paralysie ?

La solution ne consiste ni à criminaliser la colère ni à la sanctifier. Elle exige de distinguer une contestation qui révèle les fractures de la société d’une violence qui ne fait qu’ajouter des ruines aux ruines. L’État doit s’interroger sur l’accumulation des sentiments d’exclusion et de défiance, enquêter sur tout éventuel abus des forces de l’ordre et ouvrir les portes de la politique à ceux qui les trouvent fermées. Mais les manifestants doivent eux aussi répondre à cette question : quelle justice peut naître de l’incendie des biens d’une personne qui n’a pris aucune des décisions dénoncées ? Quelle révolution morale peut prétendre défendre les faibles en faisant payer les plus vulnérables ?

Une ville ne renaît pas simplement lorsque les flammes s’éteignent. Elle renaît lorsque la loi retrouve son sens, lorsque l’origine sociale, familiale, religieuse ou politique ne devient pas un motif de suspicion, lorsque la justice sanctionne les actes établis plutôt que les identités, et lorsque la protection des personnes et des biens s’applique à tous : immigrés ou natifs, policiers ou manifestants, riches ou pauvres.

En définitive, la France n’a pas à choisir entre sa mémoire coloniale et le droit de ses habitants à la sécurité, pas plus qu’entre la liberté de manifester et la dignité de ceux qui ne manifestent pas. Elle doit démontrer que la loi ne se venge pas de l’histoire, ne se soumet pas au désordre et ne plie pas devant la pression des groupes. Le passé ne donne à personne un permis d’incendier le présent ; le présent ne donne à personne le droit d’effacer le passé.

La question qui devrait demeurer suspendue au-dessus des rues, une fois la fumée dissipée, n’est donc pas seulement : qui a détruit ? Elle est aussi : comment en sommes-nous arrivés à un moment où certains ont pu croire que la destruction était une parole politique, que la reddition de comptes était une persécution et que l’État ne pouvait être juste qu’en les dispensant de la loi ?

Le plus grand danger pour un pays n’est pas que ses fenêtres se brisent. C’est que se brise la conviction qui permet à ses citoyens de croire que la liberté ne peut vivre sans responsabilité et que la justice ne commence pas par la vengeance, mais par la vérité.

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