Par Mohamed EL AICHOUNI
Expert en financement du développement et en politiques publiques
Introduction
Le programme gouvernemental 2026–2031 ouvre un nouveau cycle d’attentes sociales. Les engagements présentés au Parlement le 19 octobre portent sur le revenu des ménages, l’emploi, l’école, le logement et les ressources stratégiques du pays. Leur pertinence répond à des besoins réels. Leur crédibilité dépendra cependant de la capacité à les financer durablement et à en assurer la mise en œuvre jusque dans les territoires les moins bien desservis [1, 2].
Le défi du nouveau gouvernement est donc double : apporter des améliorations rapidement perceptibles et s’attaquer aux mécanismes qui reproduisent la précarité. Une hausse des aides peut soulager une famille ; son autonomie dépend aussi de l’accès à l’emploi, de soins accessibles et d’une école qui prépare effectivement ses enfants à l’avenir. C’est à cette articulation entre protection immédiate et transformation durable que le mandat devra être évalué.
Financer les engagements sans compromettre leur pérennité
Le programme prévoit une croissance moyenne de 5 % sur la période 2027–2031, une inflation autour de 2 %, un déficit budgétaire ramené à 3 % du PIB et un ratio d’endettement annoncé à environ 62 % en 2031. Ces cibles doivent être considérées comme des objectifs conditionnels. Elles ne constituent ni des recettes acquises ni une garantie de financement des nouvelles dépenses. Le périmètre exact de la dette retenue devra également être précisé [2].
L’augmentation de l’aide sociale directe, le relèvement des pensions et l’élargissement des droits des veuves entraîneront des charges récurrentes. À titre purement illustratif, une augmentation de 500 DH par mois accordée à un million de ménages pendant une année complète représenterait 6 milliards de DH supplémentaires par an. Ce calcul ne préjuge ni du nombre réel de bénéficiaires ni des modalités du dispositif ; il montre pourquoi le calendrier et le périmètre de chaque mesure sont déterminants.
La même vigilance s’impose pour le logement rural. Une aide de 40 000 DH versée à chacun des 100 000 ménages correspondant à l’objectif annoncé représenterait, sur la base de cette hypothèse, 4 milliards de DH sur la période. Ce montant ne couvrirait pas le coût total du programme : l’assistance technique, les réseaux, les équipements et les éventuels compléments de financement devraient également être pris en compte.
Le gouvernement devrait publier un chiffrage pluriannuel distinguant les dépenses nouvelles, les financements déjà prévus, les contributions des autres acteurs et les coûts futurs de fonctionnement. Il devrait également présenter un scénario de croissance moins favorable. L’amélioration du recouvrement fiscal, la révision des dépenses peu efficaces et la réduction des niches fiscales insuffisamment justifiées constituent des pistes à examiner et à chiffrer. Les recettes exceptionnelles peuvent financer un investissement ponctuel ; des prestations permanentes exigent, quant à elles, des ressources durables.
Protéger le pouvoir d’achat et rendre la solidarité accessible
Le doublement annoncé de l’aide sociale directe, qui passerait de 500 à 1 000 DH d’ici à la fin de la législature, la fixation d’une pension minimale à 3 000 DH et l’amélioration des pensions de réversion traduisent une ambition redistributive. Les catégories concernées, les modalités de montée en charge et les dates d’entrée en vigueur devront être précisées. Une annonce ne crée pas, à elle seule, un droit immédiatement mobilisable par tous [3].
La compensation de l’électricité appelle une clarification particulière. La présentation consultée vise les ménages éligibles dont la facture mensuelle d’électricité de la résidence principale ne dépasse pas 100 DH. Cette formulation ne permet pas de conclure à une réduction universelle de 100 DH sur chaque facture. Le texte d’application devra préciser les conditions d’éligibilité, les modalités de calcul et les procédures de recours en cas d’erreur [3].
L’efficacité sociale dépendra de la qualité du ciblage, de l’actualisation des situations familiales et de l’accessibilité des procédures de recours. Les personnes exclues à tort doivent pouvoir obtenir une correction dans un délai raisonnable. Les travailleurs aux revenus irréguliers et les ménages éloignés des services administratifs méritent une attention particulière.
Le pouvoir d’achat dépend également du poids des dépenses contraintes. Une inflation ramenée à 2 % ralentit la hausse générale des prix, mais ne ramène pas ceux-ci à leur niveau antérieur. La politique sociale doit donc s’accompagner d’un examen des circuits de distribution, de la concurrence et du coût du logement, du transport et des soins. La réforme des retraites devra, pour sa part, concilier l’élargissement des droits, l’équité entre les régimes et la soutenabilité actuarielle.
Faire de l’emploi le résultat central des politiques économiques
Le diagnostic du marché du travail impose de dépasser le simple décompte des bénéficiaires des dispositifs publics. En 2025, le Haut-Commissariat au Plan (HCP) évaluait le taux de chômage à 13 % au niveau national, à 37,2 % parmi les jeunes de 15 à 24 ans et à 20,5 % parmi les femmes. Le taux de sous-emploi atteignait 10,9 %. Ces données annuelles constituent un point de référence, sans décrire à elles seules la situation au début du nouveau mandat [4].
Les objectifs annoncés de formation de 100 000 jeunes par an, d’accès de 100 000 autres à une première expérience professionnelle et de développement de l’apprentissage peuvent favoriser l’insertion. Le suivi devra toutefois permettre d’identifier les personnes effectivement accompagnées et de repérer les éventuels chevauchements entre les dispositifs. Additionner les inscriptions ne permettrait pas de mesurer le nombre de jeunes durablement insérés dans l’emploi [2].
Le véritable test sera la situation des bénéficiaires six mois, puis douze mois après leur sortie des dispositifs : accès à un emploi rémunéré, stabilité professionnelle, couverture sociale et adéquation entre la formation reçue et le poste occupé. Les aides aux entreprises devraient être évaluées en fonction de leur contribution à la création d’emplois supplémentaires et de la pérennité de ceux-ci. L’entrepreneuriat exige des débouchés commerciaux, des paiements réguliers et un accès au financement ; le seul accompagnement administratif ne suffit pas.
L’ambition de porter l’investissement privé aux deux tiers de l’investissement national doit ainsi être reliée à la qualité de l’environnement économique. La prévisibilité des règles, l’intensité de la concurrence, l’accès au foncier et l’exécution des contrats influencent les décisions des entreprises. L’objectif d’accueillir 26 millions de touristes en 2030 devra également être évalué à l’aune des emplois créés, des revenus conservés dans les territoires et de la pression exercée sur leurs ressources [2].
Réussir les apprentissages et garantir un accès effectif aux soins
L’objectif d’amener au moins 80 % des élèves à maîtriser les apprentissages fondamentaux en 2031 donne un cap utile. Il suppose de préciser les compétences évaluées, les niveaux scolaires concernés, la situation de départ et la méthode de mesure. L’ambition de mettre fin au décrochage scolaire en 2030 doit, elle aussi, reposer sur une définition stable des sorties du système scolaire et sur des étapes intermédiaires vérifiables [2].
La réussite dépendra de l’accompagnement des enseignants, du soutien aux élèves en difficulté et de la continuité des parcours scolaires. Dans les territoires ruraux, le transport, l’hébergement, la sécurité et la proximité des établissements doivent être pensés conjointement. L’attention portée aux filles, aux enfants en situation de handicap et aux ménages défavorisés doit se traduire concrètement dans l’allocation des moyens.
La santé doit occuper une place tout aussi centrale dans l’évaluation du mandat. Une couverture administrative ne se traduit par une protection réelle que lorsque le patient peut consulter, obtenir les examens prescrits et accéder aux traitements sans supporter des dépenses insoutenables. Les délais de prise en charge, la disponibilité des médicaments et la répartition du personnel constituent des indicateurs aussi importants que le nombre d’établissements construits.
Articuler sécurité hydrique et choix de développement
La mobilisation annoncée de 1,8 milliard de mètres cubes d’eau dessalée à l’horizon 2031 représente une orientation majeure. Les documents opérationnels devront préciser la période de référence de ce volume, les capacités installées, la production attendue et la répartition entre l’eau potable, l’agriculture et l’industrie. L’annonce nationale ne permet pas, à elle seule, de déterminer les volumes qui seront effectivement disponibles dans chaque territoire [5].
Le dessalement nécessite une énergie disponible, des réseaux de distribution, une maintenance régulière et une gestion rigoureuse des rejets. Il doit s’inscrire dans une politique plus large comprenant la réduction des pertes, la protection des nappes phréatiques et la maîtrise de la demande. Les choix agricoles et touristiques doivent être compatibles avec les disponibilités réelles en eau, particulièrement dans les bassins soumis à une forte pression hydrique.
Une précision s’impose également concernant l’énergie : l’objectif national de porter la part des énergies renouvelables à plus de 52 % en 2030 concerne la capacité électrique installée. Il ne signifie pas que cette proportion de l’ensemble de l’énergie consommée dans le pays sera d’origine renouvelable. Le suivi devra également rendre compte de l’électricité effectivement produite, ainsi que des besoins en stockage et en renforcement des réseaux [6].
L’ambition de faire passer la part des semences nationales de 20 à 50 % appelle enfin une définition précise du périmètre retenu. La recherche variétale, l’adaptation à la sécheresse et l’accès des petits producteurs aux semences devront accompagner cette progression. La souveraineté alimentaire se construit par la résilience des systèmes de production autant que par les volumes récoltés [2].
Réduire les disparités territoriales et garantir une concurrence équitable
Le transfert annoncé d’au moins 12 milliards de DH aux régions à partir de 2027 ne peut être évalué sans distinguer les ressources déjà prévues des moyens supplémentaires. Sa portée dépendra des règles de répartition, des compétences effectivement exercées et de la capacité à réaliser les projets. Les territoires les moins bien dotés en ingénierie administrative et technique ne doivent pas devenir ceux qui peinent le plus à mobiliser les financements [2].
Le programme de logement rural devra intégrer la sécurité foncière, la qualité des constructions et l’accès aux services essentiels. Un logement réhabilité dans un territoire privé de moyens de transport, d’accès à l’eau ou de perspectives économiques ne répond qu’à une partie des besoins.
La mesure relative aux 30 % en faveur des PME appelle également une lecture rigoureuse. Le compte rendu de la SNRT évoque l’obligation, pour les titulaires de marchés publics, de consacrer cette part de la valeur de leurs marchés aux PME marocaines. Cette présentation doit être distinguée d’une réservation générale de 30 % de l’ensemble des marchés publics. Les textes devront préciser le mécanisme retenu, les entreprises éligibles et les modalités de contrôle [7].
L’effet économique dépendra ensuite de l’accès effectif aux contrats, du respect des délais de paiement et de la prévention des montages de façade. De même, le fonds annoncé de 2 milliards de DH en faveur de la langue amazighe devra être évalué au regard de sa programmation et de ses résultats : accueil dans les services publics, enseignement et accès à l’information. Une enveloppe globale ne renseigne pas, à elle seule, sur l’exercice effectif des droits [2].
Organiser la responsabilité dès le début du mandat
Toutes ces ambitions ramènent au problème central de l’action publique : l’exécution. Chaque priorité devrait être assortie d’une situation de référence, d’un responsable clairement identifié, d’un calendrier annuel et d’un financement défini. Les investissements doivent prévoir, dès leur conception, les besoins en personnel, l’entretien et les dépenses nécessaires à leur fonctionnement.
Le gouvernement devrait publier, dès les premiers mois du mandat, un nombre limité d’engagements prioritaires assortis de trajectoires annuelles. Un bilan semestriel présenterait les progrès et les retards par territoire, leurs causes ainsi que les mesures correctives décidées. Le Parlement pourrait ainsi confronter les engagements annoncés aux résultats obtenus. Les évaluations et les recommandations de la Cour des comptes devraient alimenter des plans de correction dont la mise en œuvre ferait l’objet d’un suivi régulier [8].
La lutte contre la corruption, les conflits d’intérêts et les privilèges d’accès doit accompagner ce dispositif. L’évaluation doit également distinguer une insuffisance de moyens, une erreur de gestion et une irrégularité délibérée. La responsabilité gagne en crédibilité lorsqu’elle repose sur des faits vérifiables et des procédures équitables.
Les échéances de 2030 et 2031 doivent être préparées par des améliorations visibles dès les premières années du mandat. La confiance se construira autour de résultats concrets : un soin obtenu, un apprentissage acquis, un emploi durable ou une démarche administrative simplifiée. Le nouveau gouvernement devra démontrer que ses engagements peuvent se traduire par des services accessibles et des perspectives réelles pour les citoyens.
Conclusion
La réussite du nouveau gouvernement se mesurera à sa capacité à transformer ses engagements en améliorations durables du quotidien des Marocaines et des Marocains. Financer les priorités, créer des emplois décents, rendre les services publics accessibles et réduire les inégalités territoriales exigera des choix clairs et une responsabilité pleinement assumée. La confiance des citoyens se construira dès les premières années du mandat, grâce à des résultats vérifiables et à une transparence constante, aussi bien sur les difficultés rencontrées que sur les progrès réalisés.
Références
- Portail officiel Maroc.ma, « Le Programme gouvernemental, un contrat politique et institutionnel », 20 octobre 2026.
- EcoActu, « Programme gouvernemental 2026–2031 : sept priorités pour un Maroc plus juste et plus compétitif », 19 octobre 2026.
- Médias24, « Social Aid Doubled, Minimum Pensions at MAD 3,000: The Government’s Shift on Purchasing Power », 20 octobre 2026.
- Haut-Commissariat au Plan, « Situation du marché du travail en 2025 », 3 février 2026.
- AgriMaroc, « Dessalement : le Maroc affiche un objectif de 1,8 milliard de m³ à l’horizon 2031 », 21 octobre 2026.
- Ministère de la Transition énergétique et du Développement durable, « Énergies renouvelables », présentation de la stratégie énergétique nationale.
- SNRT News, « Fatima Ezzahra El Mansouri présente les priorités et les engagements du programme gouvernemental », 19 octobre 2026.
- Cour des comptes, Rapport annuel au titre de 2024–2025.
