Par Soukaïna Regragui, Militante des Droits humains. Écrivaine
Comment admettre que l’expertise génétique ne soit pas autorisée pour sortir des enfants d’injustices, d’inégalités et leur assurer protection. Le Code de la famille 2004 n’a pas garanti les droits des enfants nés hors mariage. Tous les enfants ne sont donc pas traités de manière égale. Non responsables de leur naissance, souvent nés de viols, que deviennent ces nouveau-nés, ces enfants, ces adultes de demain ? Par naissance ils sont exclus, réellement déshérités de tout, non que de l’héritage quand celui-ci existe. Ils sont stigmatisés de leur naissance à leur mort dans un verbale dégradant « wlad azina », enfants d’adultère ou de la fornication . Pardon pour cette dureté, les gardiens du temple y tiennent arguant la sacralité des termes religieux. En 2002 Le Roi Mohammed VI insistait sur « l’adoption inédite d’un habillage linguistique juridique contemporain, et parfaitement en phase avec les prescriptions et les finalités généreuses et tolérantes de l’Islam », recommandait « Le droit de l’enfant à la reconnaissance de sa paternité, au cas où le mariage ne serait pas formalisé par un acte légal, pour des raisons de force majeure le tribunal s’appuie à cet effet sur les éléments de preuve tendant à établir la filiation. Une période de cinq ans est prévue pour régler les questions restées en suspens, ceci pour épargner les souffrances et les privations aux enfants dans une telle situation. »
N’est-il temps d’enrayer les inégalités ? Assurément ! Bien lourde est la distinction entre enfants légitimes et enfants naturels, entre filiation paternelle (nasab) et filiation parentale (bounoua). Tous les enfants ont droit à une protection identique de la loi. Non, assignent les oulémas arguant leur exclusivité sur les sujets en lien avec la religion, tout en reconnaissant qu’au Royaume du Maroc, le monarque jouit du statut d’Amir al mouminine, Commandeur des croyants. Leur refus de l’expertise génétique comme preuve de filiation parentale (bounoua), celle-ci même qui rétablissait les mêmes droits, affiche leur déni de bébés jetés dans les poubelles, d’abandons d’enfants sujets à la traite, livrés à des centres de protection sociale, à la rue à leur majorité, du vécu de mères célibataires. Le diktat du corpus religieux est que les constantes, a-thawabit, sont le Coran, Sunna, le fiqh, protecteurs, à leurs yeux de l’équilibre sociétal auquel ils doivent veiller. Quelle place alors pour le rôle de l’Ijtihad, l’effort de réflexion jurisprudentiel, ouvert, dans le rite Malékite, Sunnite, adopté depuis des millénaires par le Maroc ? La flexibilité entre en jeu, et non le rigorisme. «Azzina ( la forication ou l’adultaire) est sévèrement et clairement punie dans le Coran:
الزانية والزاني فاجلدوا كل واحد منهما مائة جلدة… »( سورة النور,الآية 2(
“La fornicatrice et le fornicateur, fouettez chacun d’eux de cent coups de fouet”
ولا تقربوا الزنا إنه كان فاحشة وساء سبيلا »( سورة الإسراء,الآية 32”(
“Et n’approchez pas de la fornication. C’est une turpitude et quel mauvais chemin !”
La compassion est néanmoins prescrite et le respect de la dignité humaine constituent de hautes valeurs islamiques ! Adopter le test ADN pour déterminer la filiation paternelle et la reconnaître dans le cas où le lien biologique est prouvé, c’est répondre à l’égalité, la justice, fondements du droit islamique. La révélation islamique ne s’oppose pas aux évolutions de la science tant qu’elle ne contredit pas ces fondamentaux, or les finalités de l’islam c’est de s’atteler à établir la vérité, la justice. Les premiers fouqahas n’auraient-ils pas reconnu l’ADN si cet outil existait de leur temps ? « Azzina mouharram » la fornication ou l’adultère sont interdites, soutiennent les savants de la religion en tant que membres du Conseil des oulémas créé depuis 1981 pour donner des avis religieux (fatwas). Nul droit à la filiation parentale (bounoua) en dehors du mariage légal « zawaj al firach », martèlent-ils face aux revendications des associations féministes et des organisations non gouvernementales des Droits de l’Homme.
L’ADN, outil scientifique fiable à 99,99 %, est refusé, taxé non fiable à 100 % ! L’ijtihad, l’effort intellectuel auquel appelle à plusieurs reprises le Coran, n’est-ce pas repenser, rechercher, adapter ! Au Maroc, 3000 enfants hors mariage naissent par an. De nos jours, l’ADN permet de dater des squelettes, des crânes, dont un Homo-sapiens remontant à 130.000 ans, récemment découvert au Maroc. Refuser un tel progrès scientifique, n’est-ce pas, de nos jours, une atteinte aux plus vulnérables ! Qui veut-on blâmer ? Les mères célibataires, les pères en certains cas acceptant de reconnaître l’enfant, les enfants innocents de tout ? Depuis la promulgation de la Moudawana 2004, par exception le test ADN est autorisé pour démontrer la filiation paternelle, mais est non admis pour reconnaître la filiation parentale. Le père reste donc non reconnu juridiquement, il est seulement reconnu père biologiquement, ce qui exclut « l’enfant d’azzina » des droits fondamentaux reconnus aux autres enfants, à savoir son identité complète, la pension alimentaire livrant l’enfant à la seule charge de la mère stigmatisée elle-même et exclue de droits.
Les oulémas auraient- il prêter oreilles attentives à Marouane, cas parmi des milliers de cas, osant en ce Forum national de l’Orphelinat tenu le 15 février 2025 à Casablanca ? Oui, des membres du Haut Conseil Scientifique ont entendu le cri de Marouane. Que lui reprochaient-ils ? D’être né ? Qu’attendaient-ils de lui ? D’en assumer la pleine responsabilité à vie depuis son logis utérin ? Marouane porte en lui les cicatrices d’une injustice persistante. Son cri est celui de milliers d’enfants privés d’identité au Maroc. Marouane condamné par un système figé dans des dogmes dépassés est en quête de justice.

Face à la salle comble, Marwane ne vacille pas, laisse résonner sa voix :
Enfant je fus, mais pas comme les autres. Je suis numéro 11300 consigné dans un registre de couleur noir a l’encre bleu, mais le noir des lois ne laisse pas de place au bleu de l’espoir. J’ai grandi dans l’ombre d’un système qui refuse de reconnaître la parentalité, un système ou l’ADN, cette science indiscutable n’a pas sa place face aux récits de ceux qui préfèrent tourner le dos à la paternité. Je n’ai pas de père, du moins pas officiellement et ma mère est un fantôme dans les rouages administratifs d’une bureaucratie qui n’y accorde que des mots.
Perturbée est la salle. Imperturbable est Marouane l’enfant devenu adulte défendant une cause universaliste tatouée dans ses entrailles.
Dieu qui est votre Dieu, est mon Dieu !L’islam qui est votre religion, est ma religion !Je suis né dans votre pays, du même creuset que vous !Je raconte mon parcours, mes blessures, mon enfance volée. De bébé du Centre Al ihsane, à l’orphelinat Ain Chok, à Dar Hay Alhassani, toujours ballotté, jamais accepté. On m’a tamponné du nom, Al Kamali qui a pour sens le complet.Ironie cruelle pour un destin brisé avant même d’avoir pu s’épanouir. Face à moi des religieux qui refusent l’évidence. Trois lettres, ADN, pourraient tout changer mais elles sont rejetées au nom d’une morale rigide. Je pose une question simple : Savez-vous comment j’ai grandi ? Savez-vous ce qu’est vivre sans identité, sans espoir, sans famille ?
Silence dans la salle. L’audience est suspendue aux mots, au souffle enivrant l’atmosphère, bouleversant les consciences. Porté par l’émotion, la voix ferme mais vibrante, Marwane témoigne, surpassant cette nuit blanche bravant sa pudeur, écho de tant de nuits blanches, de nuits sans jours, sans lumières, sans étincelles, jalonnent sa vie marquée au fer d’humiliations, d’injustices, criées ou enfouies, aujourd hui dévoilées publiquement, clamant protection :
Mon quotidien est un régime de fer imposé aux enfants des orphelinats. Toujours en rang. Boire en rangs, manger en rang, dormir en rang. Un système militaire sans la gloire du combat, seulement la discipline froide et impersonnelle. Nous sommes ceux qui entendent parler de la maternité sans la connaître. Nous sommes ceux qui ignorons ce que signifie la famille, nous ne savons pas ce qu’est un oncle, une tante, un cousin. J’interpelle ceux qui détiennent le pouvoir. Pourquoi me privez-vous de mes droits ? Pourquoi m’ empêchez-vous de connaître ma mère et mon père ? Pourquoi refusez-vous l’évidence scientifique qui pourrait me rendre ce que vous m’avez volé ? Vous m’avez construit une identité, Marouane, Al Kamali pour lequel vous avez décidé le destin et pour qui vous avez rayé le bonheur. De quel bonheur puis-je parler, alors que je suis ignorant de mes racines, de ma famille, que vous étiez en capacité de me garantir, ignorant du passé, du présent, du futur. J’interpelle votre conscience, pourquoi me privez-vous de mon droit à mon identité, à l’affection, à la stabilité, à la paix ? Riche ou pauvre, l’important est mon droit d’être comme les autres enfants. Je ne pleure pas aujourd hui ma situation, mais davantage ce que vivront les générations à venir, mes frères et sœurs, filles et garçons de l’orphelinat. J’ai perdu mon enfance, mon adolescence dans l’enfer de vos lois. Mon combat et celui de tant d’autres n’est pas terminé.
Applaudissements, ovations, submergent l’auditorium. Mais cela suffira-t-il ? La solution est là. Elle est claire, l’ADN. Les oulémas refusent de l’admettre. Les voix comme la mienne se multiplient. La Moudawana, ce code de la famille en pleine réforme pourrait enfin ouvrir la porte à une reconnaissance juste et humaine de ces enfants nés hors mariage. Les oulamas avancent des versets coraniques intouchables, des récits du passé, des histoires de figures influentes et des secrets bien gardés pour justifier l’injustifiable. Ils agitent la peur, prétendent que la reconnaissance des enfants nés hors mariage mènerait à l’anarchie sexuelle, à la décadence morale. L’injonction des oulémas en ce XXIème siècle demeure qu’un enfant né hors « firach » ne peut être légalement reconnu, le mariage prouvé, non par l’ADN, mais uniquement par zawaj charîi, seul légal. Adopter l’ADN c’est, affirment les oulamas, ne pas encourager le mariage charîi, encourager les naissances d’enfants ignorant leurs géniteurs et ainsi inciter des accouplements incestueux.

Or justement, l’ADN outil scientifique fiable, empêche ces situations dramatiques drainant des probabilités de relations sexuelles incestueuses, de mariages incestueux, de procréations incestueuses par ignorance de sa filiation. L’ouverture s’impose. Ces enfants sont stigmatisés à vie, l’islam est religion d’almawadda, d’arrahma, d’attaqwa, d’alhikma, d’al’adl. Le Coran interpelle toujours les hommes et les femmes, dans leur humanité, sans distinction de genre, interpelle la raison. Son essence même est d’enrayer les injustices. Une lecture littéraliste du Coran même s’agissant des versets les plus explicites ne peut demeurer une réponse aux injustices et aux atteintes à la dignité, principe fondamental de l’islam. La contextualisation de versets dits explicites et donc intouchables est à prendre en considération dans une lecture finaliste des messages divins.
Les oulémas revendiquent leur expertise religieuse exclusive sommant de la respecter, arguant qu’en cas de maladie, il est fait recours aux médecins en tant que connaisseurs du domaine médical. Certes, sauf que la médecine n’est pas restée figée depuis Ibn Sina, Pasteur et autres chercheurs continuent de faire évoluer les progrès, que l’Intelligence Artificielle révolutionne la médecine, alors que les fouqahas stagnent, se figent sur un fiqh taqlidi traditionaliste au lieu d’agir pour des solutions avancées. L’islam recommande de rechercher la connaissance jusqu’en Chine ! Au Maroc, royaume a référentiel religieux, est attendu un ijtihad novateur, des lois protectrices de tous les enfants, sans marginalisation aucune. Le corpus religieux redoute-t-il l’intrusion des sciences dans un domaine traditionnellement régi par la loi islamique ? Le Prophète encourageait ses compagnons à avoir un regard toujours renouvelé sur la compréhension du religieux. Le Khalife Omar Ibn Al Khattab, en temps de famine décrétait de ne pas couper la main du voleur alors que cette assignation est claire dans le Coran ! De nos jours, coupe-t-on la main de voleurs ? Non et ceci est heureux. Les exemples de versets coraniques non appliqués dans une lecture littéraliste sont multiples.
Le double référentiel de la Moudawana, à la fois civil et religieux, pose problème. Ne faut-il le repenser dans une perception islamique humaniste et une évolution moderniste constitutionnellement adoptée ? Attardons-nous ! Existe-t-il véritablement une contradiction entre le référentiel religieux et le référentiel des droits humains universalistes ? Tout dépend comment on lit ces référentiels ! Les valeurs humanistes de justice, d’égalité, de dignité, auxquelles appelle l’Islam sont les mêmes valeurs universelles. Elles préexistent aux Droits de l’Homme universellement reconnus. Islam et référentiel des droits humains universels ne se contredisent pas. L’islam a précédé tandis que les gardiens de la religion enferment les évolutions des lois dans la stagnation ou le recul. On pense que les droits humains ne s’accordent pas avec l’islam et que les Etats modernes distancent de l’islam.

Le rendu des propositions du Haut conseil scientifique des oulémas a l’Instance de pilotage de la Moudawana du 23 décembre 2025 apposant rejet de l’ADN, n’est pas acceptable. L’ADN renforce les principes islamiques et non les détruit, protège les risques d’inceste et non les encourage. La Moudawana n’est pas encore votée au parlement. La société civile réaffirme ses revendications, à savoir l’intérêt supérieur de l’enfant, la non-discrimination par la loi, la rupture avec les contradictions des oulamas, la reconnaissance de l’expertise génétique pour la filiation parentale. L’article 7 de la Convention des droits de l’enfant que le Maroc a ratifié en 21 juin 1993, stipule le droit de l’enfant à connaître ses parents et à son rattachement à la famille. L’article 32 de la constitution 2011 établit « Une égale protection juridique et une égale considération sociale et morale à tous les enfants, abstraction faite de leur situation familiale ». Cet article 32 établit la responsabilité de l’Etat à prendre les mesures obligatoires pour garantir les droits fondamentaux de l’enfant.
Il faut libérer les enfants nés hors mariage de l’enfer des lois les distinguant des autres enfants. Une volonté politique et fiqhiya ouverte prenant en considération l’intérêt supérieur de l’enfant, est attendue. Tous les enfants ont droit à l’égalité en droits, à la jouissance de tous leurs droits fondamentaux. L’appel du Roi, Amir Almouminine, Commandeur des croyants et Représentant suprême de la nation, n’est-il de recourir aux maqassids de l’islam, ses finalités sur la base d’un ijtihad ouvert, un effort intellectuel permettant de respecter les droits universellement reconnus ?

Marouane et tous les enfants sans identité sont des orphelins. Dieu a dit, dans une parole que les oulémas connaissent par cœur mais semblent parfois oublier :
“فَأَمَّا الْيَتِيمَ فَلَا تَقْهَرْ . وَأَمَّا السَّائِلَ فَلَا تَنْهَرْ””( سورة الضحى, 93)
“ Quant à l’orphelin, ne le brime pas . Quant au mendiant, ne le repousse pas.”(Sourate Ad-Duha, 93:9-10). Ces orphelins-là portent un numéro. Ils s’appellent Marouane. Ils sont 3 000 chaque année. Et la mendicité qu’ils tendent n’est pas une pièce de monnaie. C’est un droit fondamental. L’ADN peut le leur rendre. La volonté religieuse peut faire taire le dogme. Il n’est que temps.


L’humanité et la bienveillance sont des priorités essentielles.
Le non jugement également.
Quand cela n’est pas, cela n’a rien de divin.
La protection des plus faibles doit être une priorité dans une société qui se respecte.
Bonjour Madame Regragui.
Merci pour ce beau texte ..que dis-je ce beau plaidoyer pour le bannissement d’une injustice ( une de plus). Le verbatim de Marouane est poignant. Il ne peut laisser indifférent si l’on a une conscience et une soif de justice. Ces paroles de Marouane ont-elles été lues? Où dites de façon spontanée? Était-ce en français ou en arabe ? Connaissez-vous le parcours de ce monsieur ? Qu’a-t-il fait dans sa vie ? Je dirais au sortir de son anonymat d’enfance et d’adolescence .. a-t-il fait des études ? Bref, votre plaidoyer renforcé par ce témoignage m’a touché. Bravo Madame
Il faudra que nos oulemas statuent sur ce moyen avec des scientifiques qui garantissent la fiabilité du procédé en l’expliquant en le simplifiant
Merci, en tout cas d’avoir évoqué ce sujet si important