Par Marco Baratto, correspondant au vatican pour Alwarqae-Italie
Il est des faits qui, par leur apparente banalité, disent davantage sur une époque que les grandes déclarations politiques. Une insulte lancée dans une foule. Une question posée avec méfiance. Une injonction qui semble presque administrative : « Montre ton DNI. » À Ceuta, ces quelques mots ont pris une portée vertigineuse. Une jeune fille de treize ans, née et élevée dans la ville, fille d’un père basque et d’une mère ceutienne, aurait été prise à partie lors d’une manifestation à laquelle elle participait avec sa famille. On lui aurait demandé d’où elle venait, avant de la qualifier d’« envahisseuse » et d’exiger qu’elle produise son document d’identité pour démontrer qu’elle était bien de Ceuta. Selon la plainte déposée par sa mère et les informations rapportées par elDiario.es, des insultes particulièrement graves auraient également été proférées à son encontre. Son tort ? Avoir le visage que certains ont décidé d’associer à celui d’une étrangère.
L’affaire pourrait être reléguée au rang des incidents regrettables qui accompagnent les tensions récurrentes autour de l’immigration, de la sécurité et de la frontière de Ceuta. Ce serait une erreur. Car cette histoire touche à quelque chose de beaucoup plus profond : la définition même de la citoyenneté. Cette enfant n’était pas une migrante récemment arrivée. Elle n’avait pas franchi clandestinement la frontière du Tarajal. Elle n’était pas une étrangère dans la ville où elle avait grandi. Elle était espagnole. Elle était ceutienne. Et pourtant, son apparence physique a suffi à faire naître, dans l’esprit de certains, un doute sur son appartenance. Comme si son visage constituait une preuve plus fiable de son identité que sa naissance, son histoire, sa famille ou son document officiel. C’est là que l’incident cesse d’être anecdotique. Dans une démocratie, ce n’est pas le regard de la foule qui définit le citoyen. C’est le droit.
Quand le visage devient un passeport
Il faut être extrêmement clair : débattre de l’immigration n’est pas du racisme. Demander un contrôle efficace des frontières n’est pas du racisme. Réclamer davantage de sécurité à Ceuta n’est pas du racisme. Critiquer la politique migratoire d’un gouvernement est parfaitement légitime dans une démocratie. Mais une frontière fondamentale doit être préservée : celle qui sépare la critique d’une politique de la suspicion portée sur des individus en fonction de leur apparence. À partir du moment où la couleur de la peau, les traits du visage, le nom de famille ou l’origine supposée deviennent des critères permettant de déterminer qui est « vraiment » espagnol, le débat politique change de nature.
La politique migratoire se transforme en politique du soupçon. Et dans cette logique, personne n’est véritablement à l’abri. Car le migrant cesse alors d’être celui qui vient d’ailleurs pour devenir une catégorie indéfinie : celui qui a « l’air » différent, celui dont le nom semble étranger, celui dont les parents sont nés ailleurs, celui dont le visage ne correspond pas à l’image que certains se font de la nation. L’étranger potentiel peut alors se trouver partout. Même parmi les citoyens. Même parmi ceux qui sont nés ici. Même parmi ceux qui n’ont jamais connu d’autre pays. Et, dans le cas le plus absurde et le plus cruel, même parmi les enfants.
L’Espagne et la tentation de la « pureté »
L’histoire espagnole devrait rendre cette question particulièrement sensible. À partir de la fin du XVe siècle, les estatutos de limpieza de sangre, les statuts de « pureté du sang », contribuèrent à institutionnaliser une conception de l’appartenance fondée sur l’ascendance familiale. Dans certaines institutions, l’origine généalogique pouvait devenir un critère de distinction entre les « vieux chrétiens » et ceux dont les ancêtres étaient juifs ou musulmans convertis au christianisme. Il serait évidemment absurde de prétendre que ce qui s’est produit à Ceuta reproduit les estatutos de limpieza de sangre. Les époques, les structures sociales, les catégories juridiques et les institutions sont radicalement différentes. Mais l’histoire ne revient jamais nécessairement avec les mêmes mots. Elle peut revenir sous la forme d’un réflexe. Sous celle d’une obsession. Sous celle d’une question apparemment anodine : qui est vraiment des nôtres ? C’est précisément ce réflexe qu’une démocratie doit savoir reconnaître avant qu’il ne devienne une norme. Car lorsque l’origine supposée d’un individu commence à compter davantage que sa citoyenneté réelle, quelque chose se fissure dans le principe d’égalité.
Une frontière que l’on ne voit pas
La jeune fille de Ceuta n’avait franchi aucune frontière. Pourtant, en quelques secondes, on lui en a imposé une. Elle n’avait pas changé de ville. Elle n’avait pas changé de nationalité. Elle n’avait pas changé de statut juridique. C’est le regard des autres qui l’avait déplacée. Voilà peut-être l’aspect le plus inquiétant de cette affaire. La frontière de Ceuta, frontière physique, géopolitique et stratégique, s’est transformée en frontière mentale. D’un côté, ceux que l’on considère spontanément comme appartenant à la communauté nationale. De l’autre, ceux auxquels il faut demander des comptes sur leur présence. La frontière physique peut être surveillée par des policiers, des barrières et des dispositifs de contrôle. La frontière mentale est infiniment plus dangereuse. Elle peut s’installer dans les consciences. Elle peut devenir une habitude. Puis une évidence. Et finalement une politique.
Ceuta ne peut être réduite à une identité ethnique
Le paradoxe est saisissant. Ceuta est espagnole, européenne et méditerranéenne. Elle est située sur le continent africain. Son histoire est traversée par les circulations humaines, les échanges, les religions, les langues et les cultures. Son identité est précisément le produit de cette complexité. Comment pourrait-elle alors être enfermée dans une conception ethnique de l’appartenance ? Être ceutien ne devrait pas dépendre d’un visage. Pas davantage qu’être espagnol ne devrait dépendre d’un patronyme, d’une ascendance ou d’une couleur de peau. La citoyenneté démocratique repose sur un principe beaucoup plus simple et beaucoup plus exigeant : l’individu est reconnu comme citoyen par la loi, et cette reconnaissance ne peut être annulée par le préjugé d’autrui. Une nation n’est pas une communauté biologique. C’est une communauté politique.
Le glissement silencieux de la peur
C’est précisément ici que le débat contemporain sur l’immigration mérite d’être regardé avec lucidité. Une société peut vouloir contrôler ses frontières sans suspecter ses citoyens. Elle peut vouloir lutter contre l’immigration irrégulière sans transformer les personnes d’apparence étrangère en suspects permanents. Elle peut défendre son identité nationale sans inventer une définition ethnique de cette identité. Elle peut être ferme sur ses frontières sans ériger des frontières à l’intérieur même de sa population. Le danger apparaît lorsque ces distinctions disparaissent. Lorsque le migrant devient une figure abstraite chargée de toutes les peurs. Lorsque la peur de l’immigration finit par transformer le voisin en étranger. Lorsque l’origine devient une faute présumée. Lorsque le citoyen doit démontrer qu’il appartient à la communauté nationale. C’est à cet instant que la démocratie commence à perdre quelque chose d’essentiel. Non pas nécessairement ses institutions. Mais son idée de l’égalité.
Le visage ne doit jamais devenir un document d’identité
La question posée à cette enfant – « D’où viens-tu ? » – pourrait sembler banale dans d’autres circonstances. Mais lorsqu’elle signifie : « D’où viens-tu vraiment ? », elle contient déjà une présupposition. Elle suppose que l’identité déclarée ne suffit pas. Que derrière le citoyen se cache peut-être un étranger. Que derrière la nationalité officielle existe une autre vérité qu’il faudrait découvrir. Et que cette vérité pourrait être inscrite dans le visage. C’est une idée profondément dangereuse. Car si le visage devient un passeport, alors certains citoyens auront toujours besoin d’un visa pour être reconnus comme appartenant pleinement à leur propre pays. La jeune fille de Ceuta aurait ainsi été sommée de prouver ce que personne ne devrait jamais avoir à prouver : qu’elle avait le droit d’être espagnole.
La véritable frontière de la démocratie
La sécurité de Ceuta doit être garantie. Ses frontières doivent être contrôlées. Les migrations doivent être gérées avec sérieux. Les citoyens ont parfaitement le droit d’exiger de l’État une politique efficace, ferme et responsable. Mais aucune politique migratoire ne peut justifier que des enfants soient transformés en suspects en raison de leur apparence. Aucune politique de sécurité ne devrait conduire à une citoyenneté à deux vitesses. Et aucune conception de la nation ne devrait contraindre certains de ses propres enfants à produire un certificat permanent d’appartenance. C’est pourquoi cette affaire dépasse largement Ceuta. Elle pose une question qui concerne toutes les démocraties européennes : jusqu’où sommes-nous prêts à laisser la peur redéfinir ceux qui appartiennent à la communauté nationale ? Car l’histoire montre que les frontières les plus dangereuses ne sont pas toujours celles que l’on construit avec du béton, des barbelés ou des postes de contrôle. Ce sont parfois celles que l’on construit dans les esprits. Celles qui séparent les « vrais » citoyens des autres. Celles qui transforment une différence en suspicion. Celles qui font du nom une preuve, du visage un indice et de l’origine une accusation.
Une enfant ne devrait jamais avoir à prouver qu’elle appartient à son pays
La jeune fille de Ceuta n’avait franchi aucune frontière. Mais certains ont décidé que son apparence suffisait à la placer de l’autre côté. C’est précisément cela qui devrait nous inquiéter. Car une société ne commence pas à se diviser lorsqu’elle construit une frontière à ses limites. Elle commence à se diviser lorsque ses propres citoyens commencent à se regarder comme des étrangers. Aujourd’hui, il s’agit d’une enfant. Demain, ce pourrait être un voisin, un professeur, un fonctionnaire, un artiste, un élu, un citoyen dont le nom ou le visage ne correspond pas à l’image que certains se font de l’Espagne. La question n’est donc pas seulement de savoir ce qui s’est passé à Ceuta. La question est de savoir quelle Espagne nous voulons construire. Une Espagne dans laquelle la citoyenneté est un droit ? Ou une Espagne dans laquelle chacun doit, périodiquement, démontrer qu’il mérite d’être considéré comme espagnol ? Entre ces deux visions, il existe une frontière. Et cette frontière, cette fois, ne se trouve ni au Tarajal ni aux portes de Ceuta. Elle se trouve dans notre regard.
