Par George Milosan, politologue-Bucarest (en collaboration avec focusmediterraneo.it, www.focusmediterraneo.it)
L’Europe a redécouvert, avec une stupeur presque candide, que l’Histoire n’était nullement achevée ; elle ne s’était accordé qu’une courte trêve. Nous voici désormais relégués à une position ingrate : celle de spectateurs payants dans deux conflits asymétriques qui agissent comme les mâchoires d’un étau géopolitique. En Ukraine, se déploie une guerre d’usure classique, une guerre de siège où l’Europe joue le rôle d’arsenal moral et financier : un bailleur généreux espérant que son investissement dans la liberté de son voisin oriental suffira à maintenir « l’ours » hors de son propre salon. À l’inverse, dans l’affrontement avec l’Iran, et les constellations de forces qui gravitent autour de lui. l’Europe apparaît comme la perdante absolue. Ici, le siège n’est pas territorial : il vise les flux vitaux, les routes commerciales, les artères énergétiques.
Ainsi, le continent se retrouve pris entre l’impératif moral de soutenir la démocratie à l’Est et l’incapacité chronique de protéger ses voies de circulation au Sud, dans une partie où il finit, périodiquement, par régler la facture des armes et des munitions. Qu’on me pardonne cette légère ironie qui traverse les lignes à venir ; je demeure convaincu, à la manière des anciens Romains, que ridendo castigat mores : le rire corrige les mœurs. Le jour où ils cessèrent d’y croire, ils disparurent.

Dans le Golfe, le grand vainqueur s’appelle… la Russie
Si « l’opération spéciale » de Vladimir Poutine fut l’étincelle de la crise énergétique, le vacarme entourant le blocage – réel, partiel ou simplement évoqué – du détroit d’Ormuz constitue la fanfare annonçant un nouvel ordre géopolitique. L’ironie veut que le chaos du Golfe serve de respiration artificielle à Moscou. Car à mesure que le passage par Ormuz devient un exercice à haut risque, les prix du pétrole s’envolent et les caisses du Kremlin se remplissent à nouveau. L’économie russe, que Bruxelles déclarait cliniquement morte il y a deux ans, tente obstinément de ressusciter grâce à des transfusions de pétrodollars nourries par l’angoisse mondiale. Pendant ce temps, la guerre d’Ukraine se transforme peu à peu en bruit de fond coûteux pour une Europe exsangue.
L’Europe paiera la note
Nous nous préparons à un transfert de richesse d’une ampleur telle que le choc pétrolier de 1973 pourrait bientôt ressembler à une simple erreur d’arrondi. Lorsque la poussière retombera sur le Golfe persique, la facture sera présentée à l’Europe. Les États-Unis, bénis par leurs ressources de schiste et protégés par leur géographie quasi insulaire, contempleront la scène avec une distance calculée. L’Europe, elle, regardera ses capitaux s’échapper vers les producteurs d’énergie, finançant à la fois le luxe des monarchies désertiques et le réarmement des steppes au-delà de l’Oural. Le spectre de la stagflation n’est plus une théorie oubliée dans les manuels d’économie ; il devient le menu quotidien : flambée des prix, croissance ankylosée, prospérité reléguée au sous-sol.
La musique des pétrodollars… et la nostalgie des temps révolus
Nous revenons, contraints et forcés, à l’esthétique politique des années 1970-1990, mais sans leur musique, hélas. Les déficits commerciaux atteignent des sommets, l’endettement devient l’unique politique de cohésion et le déficit budgétaire s’impose comme nouvelle norme. Les Roumains n’en sont pas les seuls acteurs, mais ils en demeurent les champions incontestés. Tandis que Washington s’offre le luxe d’imposer des solutions à ses propres crises, l’Europe demeure à la périphérie, tentant de réparer un moteur complexe avec des outils vieux de trente ans, sous le poids d’une monnaie qui cherche encore sa véritable fonction dans un monde gouverné par l’énergie et les matières premières. La Roumanie, quant à elle, monte sur tous les podiums : inflation, déficit, récession. Elle excelle toujours, mais demeure enfermée dans la cave continentale.
« Responsabilité pour l’Europe » : le nouveau visage de l’hégémonie allemande
Dans un décor qui semble sorti d’un roman d’Erich Maria Remarque, Berlin a décidé qu’il était temps de changer de doctrine. La nouvelle stratégie militaire allemande, intitulée Responsabilité pour l’Europe, marque la fin d’une époque longue de près de quatre-vingts ans. Celle d’une Allemagne abritée derrière la diplomatie, le gaz russe et le parapluie américain. Aujourd’hui même la « grande Allemagne » montre des signes d’épuisement chronique. Son industrie automobile – moteur historique du continent et près de 10 % du PIB européen – cherche désespérément une énergie bon marché, tandis que le budget fédéral a dû dépasser les limites constitutionnelles afin de financer le réarmement.
L’Allemagne veut reprendre la tête… par les armes conventionnelles
L’ironie de l’Histoire veut cependant que Berlin sache exploiter la peur collective de la Russie pour se réinventer comme chef militaire de l’Europe. En désignant Moscou comme « l’ennemi principal » – voire unique – l’Allemagne cherche à redéfinir la hiérarchie continentale. Son ambition proclamée : bâtir d’ici 2039 l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe. Ce n’est pas seulement un geste défensif ; c’est une tentative de restauration de leadership. L’Allemagne aspire à devenir le « gendarme conventionnel » du continent, espérant que le prestige militaire compensera l’érosion de sa compétitivité économique. C’est une course contre le temps : Berlin se réarme non parce qu’elle est riche, mais parce qu’elle craint de devenir marginale dans une Europe qu’elle veut encore diriger sans avoir désormais les moyens de la subventionner.
« Des canons plutôt que du beurre »
Le basculement militaire allemand a entraîné toute l’Europe dans son sillage. La menace russe à l’Est – militaire autant qu’hybride – et les pressions venues de l’Ouest ont conduit les Européens à doubler leurs dépenses militaires. Mais ce réarmement n’est pas l’expression d’une puissance retrouvée ; il est le symptôme d’une peur profonde. Nous vivons un paradoxe tragique : les armes sont devenues indispensables à la survie, tout en dévorant les ressources qui auraient pu sauver l’économie de la stagflation. Moins d’argent pour l’innovation, moins d’infrastructures, moins de protection sociale.
Nous avons choisi les canons plutôt que le beurre, à ceci près qu’a jourd’hui les canons s’achètent à crédit, dans un monde où les taux d’intérêt ne pardonnent plus. Les Roumains, peut-être plus que quiconque en Europe, le savent parfaitement.
Conclusion : au centre du jeu, le dragon
Le tableau final demeure sombre. Tandis que l’Allemagne cherche une nouvelle identité de puissance militaire et que l’Europe panse ses blessures budgétaires, la Chine observe avec une patience confucéenne. Pékin n’a nul besoin de tirer un seul coup de feu. Il lui suffit de recueillir les fragments d’une économie européenne désorientée, privée de souveraineté industrielle et de boussole énergétique. Et peut-être découvrirons-nous, au terme de cette longue dérive, que nous avons construit « la plus puissante armée d’Europe » seulement pour garder un musée magnifique, impeccablement entretenu… mais ruiné. Car le reste du monde est déjà entré dans l’ère du Pacifique, une ère où l’Europe ne possède ni flotte, ni invitation. Et jusqu’à nouvel ordre, elle demeure la victime collatérale certaine d’au moins deux guerres.
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