Par Zakia Laaroussi, Paris
Il fut un temps où les empires déclaraient la guerre avec des trompettes. Aujourd’hui, le monde bascule dans le vacarme d’un tweet, dans la pénombre d’un drone invisible, dans une explosion anonyme entendue à Bandar Abbas au milieu de la nuit. Quatre drones abattus. Une base iranienne frappée. Une trêve déjà fissurée. Et, au-dessus des eaux du Golfe, la vieille odeur métallique du destin.
Les États-Unis parlent « d’actions défensives mesurées ». L’Iran entend des explosions. Les marchés tremblent. Les chaînes d’information fabriquent de l’adrénaline planétaire à flux continu. Mais au fond, une question plus vaste se lève comme une brume antique au-dessus du détroit d’Ormuz : Comprenons-nous encore le monde que nous avons créé ? Car ce conflit dépasse désormais la géopolitique classique.
Il ressemble à une tragédie philosophique écrite à quatre mains par Thucydide, Nietzsche et Dostoïevski, puis réalisée par une intelligence artificielle souffrant d’insomnie.
Le Moyen-Orient n’est pas seulement une région du monde. C’est la mémoire volcanique de la civilisation humaine. Ici, les prophètes ont parlé avant les philosophes. Les dieux ont précédé les constitutions.
Et les empires, depuis Babylone jusqu’à Washington, y ont appris une leçon terrible : nul ne domine longtemps les terres où l’Histoire dort avec les yeux ouverts. Quand Donald Trump ordonne des frappes tout en parlant de paix, il agit comme ces rois tragiques de la Grèce antique qui couraient vers leur destin en croyant lui échapper. On pense à Agamemnon sacrifiant sa fille pour obtenir des vents favorables.
À Xerxès fouettant la mer après une tempête. À Alexandre découvrant, trop tard, qu’aucun conquérant ne peut gouverner les fantômes qu’il réveille.
La politique moderne prétend être rationnelle. Mais les nations continuent d’agir comme des personnages mythologiques possédés par leurs peurs ancestrales. Chez Trump, la contradiction n’est pas une faiblesse. Elle est une méthode. Il frappe tout en négociant. Menace tout en parlant de paix.
Déstabilise tout en affirmant restaurer l’ordre. Ce style déroutant donne l’impression d’un pouvoir impulsif, presque erratique. Pourtant, derrière cette apparente anarchie se cache une logique très contemporaine : gouverner par saturation psychologique. Trump comprend instinctivement ce que les stratèges modernes savent désormais : dans un monde surexposé aux écrans, l’imprévisibilité produit davantage de puissance que la cohérence. Le chaos devient un instrument diplomatique. Comme chez Machiavel, la peur reste plus efficace que l’amour.
Mais chez Trump, elle doit aussi être virale. Les Grecs anciens avaient un mot pour désigner la catastrophe née de l’orgueil des puissants : l’« hybris ».
L’hybris n’était pas seulement l’excès. C’était la folie des hommes qui se croient supérieurs à l’ordre du monde. Or notre époque entière semble frappée par cette maladie métaphysique. Les grandes puissances jouent avec le feu nucléaire comme des enfants insomniaques manipulent des allumettes dans une bibliothèque. Les dirigeants parlent de « frappes limitées » comme si la guerre pouvait encore être contenue dans des équations militaires propres. Mais l’Histoire enseigne exactement l’inverse. Les guerres commencent toujours comme des opérations techniques. Puis elles deviennent des monstres autonomes. En 1914, l’Europe croyait entrer dans un conflit rapide et rationnel. Elle entra dans Verdun. L’humanité possède désormais des technologies du 21 ème siècle gouvernées par des passions vieilles de trois mille ans. Voilà le véritable danger.
Il y a quelque chose de profondément dostoïevskien dans cette époque. Les dirigeants contemporains ressemblent parfois aux personnages des grands romans russes : nerveux, grandioses, contradictoires, traversés par des pulsions mystiques et des accès de nihilisme. Trump surtout semble gouverner comme un héros sorti des Démons : mélange de génie intuitif, de narcissisme théâtral et d’instinct apocalyptique. Il ne parle jamais seulement à ses adversaires. Il parle à la psychologie collective mondiale. Chaque déclaration devient une secousse émotionnelle destinée à maintenir la planète dans un état d’attention permanente. Et les médias modernes, tels des chœurs antiques hystériques, amplifient sans cesse la dramaturgie.
Le plus inquiétant n’est peut-être pas la guerre elle-même. Le plus inquiétant est que plus personne ne semble capable d’en produire une lecture stable. Les mots ont perdu leur densité. Une frappe devient « défensive ». Une trêve survit sous les bombardements. La paix avance par escalades successives. Nous vivons dans un univers politique où les concepts se dissolvent. George Orwell avait imaginé cela dans 1984. Mais même Orwell n’avait peut-être pas prévu un monde où la confusion elle-même deviendrait un système de gouvernement global. Le citoyen moderne est submergé par une avalanche de crises simultanées : Ukraine, Iran, climat, inflation, intelligence artificielle, fractures sociales, migrations, tensions énergétiques. L’esprit humain, biologiquement conçu pour comprendre des villages et des saisons, tente désormais d’interpréter une planète en combustion informationnelle permanente. D’où cette sensation étrange qui traverse les sociétés contemporaines : Nous savons tout. Et pourtant nous ne comprenons plus rien. Les anciens Arabes disaient : « Celui qui chevauche le tigre finit par craindre de descendre. » Les empires modernes ressemblent à cet homme.

Les États-Unis ne peuvent plus totalement quitter le Moyen-Orient. L’Iran ne peut plus totalement sortir de la logique de confrontation. Israël vit dans une vigilance existentielle permanente. Les monarchies du Golfe avancent entre pétrole, peur et vertige historique. Chacun agit rationnellement à court terme. Et collectivement, tous produisent une irrationalité gigantesque. C’est cela, peut-être, la véritable malédiction de la politique moderne : des systèmes si complexes qu’aucun dirigeant ne les contrôle vraiment plus. Dans les tragédies grecques, les héros comprenaient souvent la vérité seulement après avoir déclenché l’irréparable. Notre époque ressemble dangereusement à cet instant suspendu. Les drones traversent les nuits perses. Les porte-avions glissent sur des mers saturées de missiles. Les marchés spéculent sur les probabilités de guerre comme on parie sur des tempêtes. Et l’humanité entière avance dans un labyrinthe géopolitique dont personne ne semble posséder la carte. Peut-être que la folie du monde ne vient pas uniquement de certains dirigeants. Peut-être vient-elle du fait que notre civilisation est devenue trop puissante pour sa propre sagesse.
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