Par Abderrahmane Mekkaoui-Paris
À la veille des législatives du 23 septembre, le royaume se trouve face à un paradoxe : jamais la transformation économique du pays n’a paru aussi visible, jamais la distance entre une partie de la jeunesse et la politique institutionnelle n’a semblé aussi profonde. Le 23 septembre, les Marocains ne seront pas seulement appelés à renouveler leur Chambre des représentants. Ils seront confrontés, à travers le scrutin, à une question plus silencieuse et plus profonde : quelle place la politique conserve-t-elle dans une société où une partie croissante de la jeunesse semble ne plus croire que le vote puisse modifier substantiellement son avenir ?
Le chiffre le plus révélateur de cette élection n’est peut-être pas celui des sièges à pourvoir, ni même celui des candidatures. C’est celui de la composition du corps électoral. Selon les données officielles publiées à la veille du scrutin, 15,8 millions de Marocains sont inscrits sur les listes électorales générales. Les 18-24 ans ne représentent que 4 % des inscrits, alors qu’ils constituent environ 12 % de la population. Les 25-34 ans comptent pour 15 % du corps électoral, tandis que les personnes âgées de 60 ans et plus en représentent plus de 29 %. Les hommes constituent 54 % des inscrits et les femmes 46 % ; 55 % résident en milieu urbain et 45 % dans le monde rural. La photographie électorale n’est donc pas exactement celle de la société marocaine. Elle est plus âgée, plus institutionnelle, plus éloignée de la génération qui constitue pourtant l’une des forces démographiques et sociales les plus importantes du pays. C’est là que se trouve le premier paradoxe de cette élection : le Maroc politique vieillit plus vite que le Maroc social.
Une jeunesse présente partout, sauf dans les urnes
Il serait pourtant erroné de conclure à une disparition de la jeunesse de l’espace public.
Les jeunes Marocains ne sont pas apolitiques. Ils sont, souvent, politiquement critiques. Ils commentent, contestent, interpellent et se mobilisent. Mais ils semblent de plus en plus réticents à emprunter les canaux traditionnels de la représentation partisane. La dernière enquête d’Afrobarometer publiée en mars 2026 est particulièrement éclairante. Chez les 18-35 ans, seuls 37 % déclarent faire confiance au Parlement, 33 % au chef du gouvernement et 33 % aux partis de la majorité comme à ceux de l’opposition. Les jeunes sont également plus nombreux que les générations plus âgées à percevoir de la corruption parmi les parlementaires et les responsables de la Primature.
Mais le paradoxe ne s’arrête pas là. Ces mêmes jeunes sont majoritairement favorables à une plus grande reddition de comptes du gouvernement devant le Parlement et à l’application de la loi. Selon Afrobarometer, 67 % estiment que le chef du gouvernement doit rendre compte au Parlement de l’utilisation des fonds publics, et 63 % qu’il doit respecter les lois et les tribunaux même lorsqu’il les juge erronés. Autrement dit, la défiance envers les institutions ne signifie pas nécessairement un rejet des principes institutionnels. Elle peut signifier autre chose : une demande de cohérence entre ces principes et leur traduction concrète. La jeunesse ne semble pas réclamer moins de politique. Elle réclame une politique dont les résultats soient davantage perceptibles.
Le chômage comme expérience politique
Cette crise de confiance ne peut être dissociée de la réalité économique. Selon le Haut-Commissariat au Plan, le taux de chômage des 15-24 ans a atteint 37,2 % en 2025, contre 13 % pour l’ensemble de la population active. Le chômage demeure également particulièrement élevé parmi les diplômés. Derrière cette statistique se trouvent des trajectoires individuelles : des années d’études sans débouché correspondant, l’entrée tardive dans l’emploi, le travail précaire, les difficultés d’accès au logement et, pour certains, la tentation de l’émigration. C’est pourquoi la question de l’emploi est devenue plus qu’une question économique. Elle est devenue une question politique. Un jeune qui ne trouve pas de travail ne mesure pas la croissance par le PIB. Il la mesure par la possibilité de trouver un emploi, de louer un logement, de construire une famille et d’imaginer un avenir dans son propre pays.
Le Maroc, dans le même temps, connaît une transformation économique réelle : infrastructures, industrie, automobile, énergies renouvelables, ports, logistique et investissements liés à la Coupe du monde 2030. Le FMI estime à environ 190,3 milliards de dirhams le programme d’investissements publics en infrastructures de connectivité et de tourisme prévu entre 2024 et 2030 dans son scénario de référence. La contradiction est précisément là. Le pays se modernise. Mais tous ses citoyens ne vivent pas cette modernisation de la même manière.
Le traumatisme de GenZ212
Les manifestations de septembre 2025 ont donné une forme visible à cette contradiction. Le mouvement GenZ212, organisé largement à travers les réseaux sociaux, avait placé au centre de ses revendications la santé, l’éducation, les conditions de vie et la question des priorités budgétaires. Les manifestations ont gagné plusieurs villes et se sont soldées par des centaines d’arrestations, tandis que trois jeunes ont trouvé la mort dans les violences qui ont accompagné les troubles.
Il faut cependant se garder d’une lecture simpliste. GenZ212 n’est pas la représentation statistique de toute la jeunesse marocaine. Et les violences qui ont accompagné certaines manifestations ne peuvent être confondues avec l’ensemble des revendications exprimées. Mais le mouvement a révélé quelque chose que les statistiques avaient déjà commencé à mesurer : une génération peut être fortement connectée au débat public tout en demeurant faiblement connectée aux partis politiques.
C’est une rupture importante. Pendant longtemps, le parti constituait l’un des principaux intermédiaires entre la société et l’État. Désormais, une partie de la jeunesse peut contourner cet intermédiaire : elle s’informe directement, filme, commente, mobilise et proteste sans nécessairement passer par une organisation politique structurée. La politique n’a donc pas disparu. Elle a changé de canal.
L’ombre de Ceuta
Les tentatives de passage massif vers Ceuta à l’été 2026 ont ajouté une autre dimension à ce malaise. Elles ne sauraient être réduites à un indicateur unique de l’humeur électorale, pas plus qu’elles ne peuvent être interprétées comme le comportement d’une génération entière. Elles constituent néanmoins, dans le débat public marocain, un symbole particulièrement puissant : celui d’un pays qui investit dans de grandes infrastructures et prépare son insertion dans les grands rendez-vous internationaux, mais dont certains jeunes continuent de considérer l’Europe comme l’horizon de leur avenir. Le phénomène migratoire est évidemment multicausal. Mais politiquement, son message est difficile à ignorer. Quand l’avenir imaginé ailleurs paraît plus accessible que l’avenir imaginé chez soi, la crise n’est plus seulement économique. Elle devient une crise de projection collective.
RNI-PAM : une compétition sans thermomètre électoral
La compétition entre les grandes formations s’inscrit dans ce contexte. Le Rassemblement national des indépendants (RNI), dirigé par Aziz Akhannouch, défend le bilan de la majorité gouvernementale et met en avant les investissements dans la santé, l’éducation, les salaires, la protection sociale et les grands projets d’infrastructure. Le Parti authenticité et modernité (PAM), de son côté, a placé l’emploi, le pouvoir d’achat, le logement et la modernisation des services publics au centre de son discours. Fouzi Lekjaa, ministre délégué chargé du Budget et président de la Fédération royale marocaine de football, a rejoint le PAM en juillet et participe désormais à sa direction politique. Le recrutement de Lekjaa est politiquement significatif à plusieurs titres. Il associe au parti l’une des figures les plus visibles de la transformation sportive et infrastructurelle du Maroc, au moment même où la préparation du Mondial 2030 devient un élément structurant de la politique d’investissement du pays.
Le PAM met également en avant un programme comprenant notamment un objectif de création d’un million d’emplois et des mesures concernant le logement et le revenu. Mais parler d’un « duel » RNI-PAM doit rester une formule journalistique et non une conclusion électorale. Il n’existe pas, à la veille du vote, de sondage public permettant de mesurer objectivement un rapport de force électoral. La réglementation marocaine interdit la diffusion des sondages liés aux élections pendant la période définie par la loi, jusqu’à la clôture du scrutin. Il reste donc les programmes, les meetings, la présence territoriale, les réseaux sociaux et les perceptions médiatiques. Mais aucun de ces éléments ne peut être converti mécaniquement en intention de vote.
Des chiffres qui impressionnent, une confiance qui résiste
La campagne présente une abondance de chiffres. Vingt-huit formations politiques, dont une alliance créée pour ce scrutin, se disputent 395 sièges. Quelque 1 850 listes ont été déposées au niveau national et 7 288 candidatures enregistrées, soit plus de 18 candidatures par siège en moyenne. Deux cent vingt-sept parlementaires sortants se représentent. Cette profusion donne l’image d’une compétition politique dense. Mais elle ne résout pas la question essentielle : combien de citoyens considèrent encore les partis comme les instruments les plus efficaces de leur représentation ?
C’est ici que le problème de la participation devient plus important que la simple arithmétique électorale. Une démocratie peut fonctionner juridiquement avec plusieurs partis, des candidatures nombreuses et des procédures contrôlées. Mais sa vitalité politique dépend également de la conviction des citoyens que leur participation possède un sens. La crise de confiance ne se mesure donc pas uniquement au nombre de sièges remportés. Elle se mesure aussi à la distance entre le citoyen et le bulletin qu’il dépose – ou qu’il ne dépose pas.
Le Palais et les limites de la compétition partisane
Il existe enfin une donnée structurelle que toute analyse des élections marocaines doit intégrer : le Parlement et le gouvernement exercent leurs compétences dans un système où la monarchie conserve des prérogatives constitutionnelles et politiques majeures. Cela ne rend pas les élections dépourvues d’enjeu. Le gouvernement détermine une part substantielle des politiques publiques, de la fiscalité, de l’emploi, de la santé, de l’éducation et de l’investissement. Mais les grands choix stratégiques de l’État ne se réduisent pas à l’alternance entre partis.
C’est notamment le cas des orientations liées aux affaires étrangères, à la défense, aux grandes stratégies nationales et à plusieurs dossiers régaliens. Cette réalité contribue à expliquer une partie de la frustration exprimée par certains jeunes : si les marges de transformation perçues du jeu partisan paraissent limitées, l’incitation à investir dans ce jeu diminue. La question n’est donc pas seulement de savoir qui gouvernera. Elle est de savoir quelle capacité les partis auront à convaincre qu’ils peuvent effectivement gouverner dans les domaines où les citoyens attendent d’eux des résultats.
Une surveillance institutionnelle renforcée
Le scrutin se déroule néanmoins dans un cadre de contrôle électoral substantiel. Le Conseil national des droits de l’homme a accrédité, avec les autres instances concernées, 3 006 observateurs, dont 783 relevant du CNDH et 2 023 issus d’organisations non gouvernementales marocaines. Des organismes internationaux et régionaux, ainsi que des représentations diplomatiques, participeront également à l’observation. Cette architecture d’observation répond à une question précise : celle de la régularité du processus électoral. Mais elle ne peut, à elle seule, répondre à une autre question, plus politique : que vaut une procédure électorale aux yeux d’un citoyen qui ne croit plus que la politique institutionnelle puisse changer sa condition ? La légitimité procédurale et la confiance politique sont deux choses différentes. La première se construit par les règles, la transparence et l’observation. La seconde se construit dans la durée, par les résultats.
Les réseaux sociaux ne remplaceront pas les urnes
Les partis l’ont compris : la bataille de 2026 se joue aussi sur les écrans. Lives, vidéos courtes, interventions directes, podcasts, TikTok, Instagram : la campagne tente de rejoindre une génération qui ne consomme plus la politique comme les générations précédentes. Mais la communication numérique possède une limite fondamentale. Elle peut attirer l’attention ; elle ne peut pas fabriquer la confiance. Une génération qui juge les promesses de 2021 insuffisamment tenues ne sera pas nécessairement convaincue par une nouvelle série de slogans, même présentés dans des formats modernes. Le problème n’est plus seulement celui du message. Il est celui de la crédibilité de celui qui le porte.
Une élection à plusieurs niveaux
L’élection du 23 septembre doit donc être lue à plusieurs niveaux. Il y a d’abord le niveau parlementaire : 395 sièges, 28 formations, des milliers de candidatures et une compétition territoriale intense. Il y a ensuite le niveau gouvernemental : la prochaine majorité devra gérer un pays engagé dans une phase exceptionnelle d’investissements, avec les échéances de la Coupe du monde 2030 comme accélérateur. Il y a enfin un troisième niveau, plus profond : celui du contrat politique entre les générations. C’est probablement là que se trouve l’enjeu le plus durable du scrutin. Le Maroc ne souffre pas d’une absence de projets. Il ne souffre pas non plus d’une absence d’investissements. Les transformations de ses infrastructures, de son industrie et de son positionnement international sont tangibles. Ce qui est moins tangible, c’est le sentiment, chez une partie de la jeunesse, d’être partie prenante de cette transformation. La question électorale devient alors presque existentielle : le jeune Marocain doit-il se considérer comme le bénéficiaire futur d’un modèle en construction, ou comme le spectateur d’une modernisation dont il ne maîtrise ni le rythme ni les retombées ?
Le véritable scrutin commence après le scrutin
Le résultat du 23 septembre donnera une nouvelle configuration parlementaire. Il permettra de mesurer les équilibres entre les forces politiques et de déterminer la composition de la prochaine majorité. Mais il ne suffira pas à résoudre la crise de confiance. Car même une alternance ou un rééquilibrage entre partis ne répondrait pas, à lui seul, au phénomène le plus profond : la dissociation croissante entre la société jeune et les mécanismes traditionnels de représentation. Le défi du prochain gouvernement sera donc plus vaste que celui de former une majorité. Il devra démontrer que les investissements massifs peuvent devenir des emplois, que les réformes sociales peuvent devenir des services publics perceptibles, que la croissance peut devenir une mobilité sociale réelle, et que la parole électorale peut redevenir crédible.
Autrement dit, le véritable test ne se déroulera pas seulement dans les bureaux de vote. Il se déroulera dans les années qui suivront. Car une démocratie ne mesure pas seulement sa vitalité au nombre de bulletins déposés. Elle la mesure aussi à la conviction de ses citoyens que leur avenir mérite encore d’être négocié dans l’espace politique plutôt que recherché ailleurs. Le 23 septembre, les urnes diront qui obtient les sièges. Elles ne diront pas encore si la confiance, elle, est revenue.
