Par : Mohamed El Aichouni
Expert en financement du développement et politiques publiques
Préambule
À l’approche des élections législatives, nous proposons une série d’articles visant à examiner les défis structurels auxquels le Maroc est confronté. L’incivisme y occupe une place particulière, tant il affecte la qualité de vie, le fonctionnement des services publics, la confiance collective et le respect des droits de chacun. Sa persistance interroge la famille, l’éducation, l’exemplarité des institutions, l’application des règles et la responsabilité citoyenne. Il mérite ainsi une véritable place dans le débat électoral : quelles réponses concrètes les partis politiques proposent-ils pour renforcer le respect du bien commun et faire du civisme une composante essentielle du développement de notre pays ?
Introduction
Il suffit parfois de quelques minutes dans une rue, sur une route, dans un marché, une administration, une plage ou un espace vert pour observer des comportements devenus presque ordinaires : déchets jetés à terre, stationnement anarchique, non-respect des passages piétons, conduite dangereuse, nuisances sonores, occupation abusive de l’espace public, harcèlement sexuel, dégradation du mobilier urbain, non-respect des files d’attente ou des règles les plus élémentaires de la vie collective.
Pris séparément, chacun de ces gestes peut sembler anodin. Additionnés à l’échelle d’un quartier, d’une ville et d’un pays, ils deviennent pourtant un véritable problème économique, social, environnemental et institutionnel. L’incivisme n’est donc pas seulement une question de politesse ou de bonnes manières. Il interroge plus profondément notre rapport à la bonne conduite, à l’autorité, au bien public et, finalement, à la collectivité. La vraie question n’est peut-être pas de savoir pourquoi certains citoyens sont inciviques, mais pourquoi le contrat civique fonctionne imparfaitement au Maroc.
L’incivisme du quotidien : quand l’exception devient banalité
L’incivisme prend d’abord la forme d’une multitude de comportements ordinaires. Jeter un emballage dans la rue alors qu’une poubelle se trouve à proximité ; abandonner des déchets sur une plage ou dans une forêt ; stationner sur un trottoir ; bloquer un passage piéton ; brûler un feu rouge ; circuler à contresens ; dégrader un banc public, voler une poubelle ; occuper sans autorisation une partie du domaine public ; imposer des nuisances sonores au voisinage : tous ces actes ont un point commun : ils privilégient l’intérêt ou le confort individuel immédiat au détriment de l’intérêt collectif. La multiplication de ces comportements finit surtout par produire un phénomène plus préoccupant : leur banalisation. Lorsqu’une infraction devient courante, elle cesse progressivement d’être perçue comme anormale. Celui qui respecte la règle peut même finir par avoir l’impression d’être le seul à supporter une contrainte que d’autres contournent impunément. L’incivisme devient alors contagieux.
Le paradoxe marocain : quand le comportement change avec le contexte
Un constat mérite particulièrement réflexion : les comportements ne sont pas immuables. Un citoyen qui respecte scrupuleusement les règles de circulation, de propreté ou de stationnement dans un environnement où elles sont effectivement appliquées peut se comporter différemment lorsqu’il estime que leur transgression restera sans conséquence, voire sans suite. Cette observation conduit à une hypothèse importante : l’incivisme n’est pas seulement une crise des valeurs ; il peut également être le produit d’une faible crédibilité de la règle et, surtout, d’une application perçue comme insuffisante, intermittente ou inégale. Le problème se situe donc à la rencontre de trois acteurs : le citoyen, l’éducation et l’institution.
Une règle constamment appliquée finit généralement par modifier les comportements. Une règle rarement contrôlée risque, au contraire, de devenir progressivement théorique. La sanction n’explique évidemment pas tout. Mais l’absence prévisible de sanction modifie le calcul individuel : pourquoi respecter une règle contraignante si sa violation semble sans conséquence et si l’on observe quotidiennement d’autres personnes la contourner ?
Du bien privé au bien commun : une frontière révélatrice
Un autre paradoxe mérite d’être interrogé. Pourquoi préserver soigneusement son logement mais accepter de salir la rue située devant celui-ci ? Pourquoi entretenir son véhicule tout en tolérant la dégradation d’un équipement collectif ? Pourquoi considérer le bien privé comme « le mien » et le bien public comme « celui de personne » ? Cette opposition pose directement la question de l’appropriation collective du patrimoine public. Une rue, une école publique, un jardin, un autobus, une forêt, une plage, un trottoir ou un banc public appartiennent juridiquement à la collectivité. Mais sont-ils réellement perçus comme appartenant à chacun ?
Lorsque le bien public est considéré comme abstrait, anonyme ou relevant exclusivement de « l’État », sa dégradation peut apparaître moins grave que celle d’un bien privé. Or cette perception est trompeuse. Tout bien public dégradé finit, directement ou indirectement, par être payé par le citoyen : par l’impôt, les budgets communaux, la détérioration de son cadre de vie ou la réduction des ressources disponibles pour d’autres services.
Le harcèlement sexuel et la route : deux miroirs spectaculaires de l’incivisme au Maroc
Le harcèlement sexuel mérite une attention particulière dans cette réflexion sur l’incivisme : il constitue une violence qui porte atteinte à la dignité, à la sécurité et à la liberté des victimes, notamment des femmes et des jeunes filles. Selon l’enquête du HCP de 2019, il représentait 49 % des cas de violence recensés dans les lieux publics [1]. Sa banalisation, la culpabilisation des victimes et le sentiment d’impunité doivent être combattus. La loi n° 103-13, promulguée en 2018, a renforcé sa répression, notamment dans l’espace public et à travers les communications électroniques. Son application effective doit s’accompagner d’une éducation au respect et au consentement, de dispositifs d’alerte accessibles et d’une protection contre les représailles. Une société respectueuse garantit à chacune et à chacun la possibilité de circuler, d’étudier et de travailler sans subir d’intimidations sexuelles.
Quant à la circulation routière au Maroc, elle constitue probablement l’une des manifestations les plus graves du problème, même si tous les accidents ne peuvent évidemment pas être assimilés à de l’incivisme. Le non-respect des priorités, les excès de vitesse, l’utilisation du téléphone au volant, le franchissement des feux, le stationnement dangereux, le comportement de certains conducteurs de deux-roues ou l’imprudence de certains piétons traduisent néanmoins une relation problématique à la règle collective.
Les chiffres donnent la mesure de l’enjeu. Selon les statistiques définitives de la NARSA, le Maroc a enregistré 143 272 accidents corporels de la circulation et 4 024 décès en 2024. Plus préoccupant encore, les données provisoires de la NARSA pour 2025 font état de 160 347 accidents corporels, 4 577 morts, 10 333 blessés graves et plus de 214 000 blessés légers, et ce pour moins de 5 millions de véhicules [2]. La France, avec près de 40 millions de voitures, a enregistré 3 500 décès en 2025. La différence est énorme. Derrière ces statistiques se trouvent des vies perdues ou brisées, mais également des coûts supportés par les familles, les hôpitaux, les assurances, les entreprises et l’ensemble de la collectivité. La sécurité routière montre ainsi jusqu’où peut aller le coût social du non-respect des règles : dans certaines circonstances, l’incivisme tue.
Déchets et propreté : qui paie réellement ?
La gestion des déchets fournit une autre illustration particulièrement parlante de la « facture de l’incivisme ». Le Maroc produit plusieurs millions de tonnes de déchets ménagers chaque année. Les données institutionnelles du Programme national des déchets ménagers faisaient déjà état de 6,9 millions de tonnes par an, dont 5,5 millions en milieu urbain. Le programme avait été estimé à quelque 40 milliards de dirhams, dont l’essentiel était consacré à la collecte et au nettoiement [3].
Ces dépenses sont nécessaires même dans une société parfaitement civique : les ménages produisent des déchets qu’il faut collecter et traiter. Il serait donc abusif d’en attribuer le coût global à l’incivisme. Mais les dépôts sauvages, les déchets abandonnés hors des dispositifs prévus, les gravats jetés dans des terrains vagues, la dégradation des conteneurs ou la multiplication des « points noirs » entraînent des interventions et des coûts supplémentaires. La Cour des comptes a d’ailleurs relevé, dans son évaluation de la gestion déléguée des déchets et du nettoiement dans la région de Rabat-Salé-Kénitra, des problèmes liés notamment aux gravats éliminés anarchiquement dans des terrains vagues, générant des points noirs qu’il faut ensuite éliminer [4]. Le geste apparemment gratuit de celui qui abandonne un déchet quelque part est donc loin d’être gratuit pour la société.
La facture cachée de l’incivisme
Il serait utile que le Maroc cherche désormais à mesurer systématiquement ce que l’on pourrait appeler « la facture nationale de l’incivisme ». Cette facture ne correspondrait pas aux dépenses normales de fonctionnement des services publics, mais aux surcoûts directement ou indirectement provoqués par des comportements évitables : nettoyage supplémentaire des rues, des plages et des espaces naturels ; élimination des dépôts sauvages ; réparation du mobilier urbain vandalisé ; coûts associés à certaines infractions routières et à certains accidents évitables ; mobilisation supplémentaire des services communaux et de sécurité ; dégradation des espaces verts ; détérioration des équipements collectifs.
À ces dépenses budgétaires s’ajoutent des coûts beaucoup plus difficiles à comptabiliser : temps perdu, congestion, stress, dégradation du cadre de vie, sentiment d’insécurité, pollution visuelle et sonore et, plus largement, affaiblissement de la confiance entre citoyens. Il ne serait donc pas exagéré de considérer l’incivisme comme une forme de taxe invisible payée collectivement pour financer les comportements irresponsables d’une partie de la société. L’État et les collectivités ont aussi leur part de responsabilité. Pour autant, réduire le problème à une affirmation selon laquelle « les Marocains seraient inciviques » serait aussi simpliste qu’injuste. Le comportement du citoyen dépend également de son environnement.
Un espace public mal entretenu, un trottoir dégradé, un éclairage déficient, une collecte irrégulière, une signalisation insuffisante ou des contrôles intermittents peuvent favoriser le relâchement des comportements. Il peut alors se former un cercle vicieux : espace dégradé → moindre respect → nouvelles dégradations → banalisation de l’incivisme → dépenses publiques supplémentaires → dégradation persistante. L’inverse est également possible. Un espace propre, entretenu, éclairé, surveillé et approprié par les habitants peut encourager des comportements plus respectueux. La qualité du service public participe donc elle-même à la construction du civisme. Plus largement, le débat rejoint celui de la confiance dans l’action publique. Les consultations menées dans le cadre des travaux ayant accompagné la réflexion sur le modèle de développement avaient notamment fait ressortir des préoccupations concernant la qualité des services publics, l’éthique dans la gestion de la chose publique et la confiance dans les institutions [5]. L’exemplarité de l’institution renforce la légitimité de la règle.
L’éducation civique ne peut pas rester théorique
L’école et la famille constituent naturellement les premiers lieux d’apprentissage du civisme. Le HCP rappelle d’ailleurs, dans son Enquête nationale sur la famille en 2025, le rôle essentiel de la famille dans la transmission intergénérationnelle des valeurs, des normes et des pratiques culturelles [1]. Mais l’éducation civique ne peut se limiter à quelques notions enseignées dans les manuels scolaires. Elle doit devenir pratique. Respecter une file d’attente, préserver un jardin public, ne pas jeter de déchets dans la rue, respecter le piéton, protéger une forêt, prendre soin d’un équipement scolaire, utiliser correctement les transports collectifs : le civisme s’apprend moins par le discours que par l’habitude et l’exemple. L’école devrait ainsi être non seulement le lieu où l’on enseigne la citoyenneté, mais celui où on la pratique quotidiennement.
Pourquoi le contrat civique fonctionne-t-il imparfaitement ?
Au fond, l’incivisme marocain ne peut être expliqué par une cause unique. Il se situe probablement au croisement de plusieurs facteurs : éducation familiale et scolaire, urbanisation rapide, transformations sociales, rapport à l’autorité, inégalités, sentiment d’impunité, gouvernance locale, exemplarité des responsables, confiance dans les institutions, application effective de la loi et degré d’appropriation de l’espace public. Le civisme repose sur une sorte de contrat implicite : je respecte la règle parce que les autres sont supposés la respecter, parce que l’État la fait respecter équitablement et parce que je considère le bien collectif comme étant également le mien. Lorsque l’un de ces trois piliers s’affaiblit, le comportement opportuniste devient plus probable. C’est pourquoi lutter contre l’incivisme suppose d’agir simultanément sur l’éducation, l’exemplarité, la qualité des services publics, l’aménagement de l’espace et l’application équitable de la loi.
Pour un véritable pacte civique national
À l’approche des prochaines échéances politiques, le civisme mérite de devenir un sujet de politique publique à part entière. Pourquoi ne pas élaborer une stratégie nationale du civisme et de la responsabilité collective, associant l’État, les collectivités territoriales, l’école, les universités, les médias, la société civile et les citoyens ?
Elle pourrait reposer sur quelques principes simples : renforcer l’éducation civique pratique dès l’école ; améliorer durablement la qualité et l’entretien des espaces publics ; appliquer les règles avec constance et équité ; responsabiliser davantage les collectivités ; développer des campagnes de sensibilisation fondées sur les comportements concrets plutôt que sur des slogans ; publier régulièrement des indicateurs sur les dégradations et leurs coûts ; et surtout, évaluer les politiques publiques mises en œuvre. On pourrait même envisager la création d’un baromètre national du civisme, mesurant périodiquement quelques comportements observables : respect de la propreté et de la dignité humaine, respect des règles de circulation, préservation des équipements collectifs, occupation de l’espace public, nuisances et perception de l’application des règles. Car on ne transforme durablement les comportements ni par la morale seule, ni par la sanction seule.
Conclusion
Le Maroc investit des milliards de dirhams dans les routes, les transports, les espaces urbains, les équipements collectifs, les infrastructures environnementales et l’amélioration du cadre de vie. Mais construire ne suffit pas : encore faut-il préserver ce qui a été construit. Chaque équipement vandalisé, chaque espace public dégradé, chaque déchet abandonné et chaque règle volontairement ignorée réduit, à sa manière, le rendement économique et social de l’investissement collectif. L’incivisme est donc bien davantage qu’un problème de comportement individuel. Il constitue un enjeu de gouvernance, d’efficacité de la dépense publique, de cohésion sociale et de développement durable.
Mais le civisme ne se décrète pas. Il se construit par l’éducation, se consolide par l’exemple et se protège par une règle claire, crédible et équitablement appliquée. Le véritable enjeu n’est finalement pas de savoir si le Marocain est civique ou incivique. Il consiste à reconstruire un contrat dans lequel chacun puisse se dire : « Ce pays, cette ville, cette rue, cette plage, cette forêt et cet équipement public sont aussi les miens. Les respecter, c’est protéger une partie de mon propre patrimoine. » C’est peut-être à partir de cette idée simple que peut commencer une véritable culture du bien commun.
Principales sources
[1] Haut-Commissariat au Plan, Enquête nationale sur la famille 2025 – Synthèse des premiers résultats, 2025.
[2] Agence nationale de la sécurité routière (NARSA), Recueil des statistiques des accidents corporels de la circulation routière – 2024.
[3] Ministère de l’Intérieur – Direction générale des collectivités territoriales, Programme national des déchets ménagers, 2025.
[4] Cour des comptes, Évaluation de l’exécution des contrats de gestion déléguée des services de collecte des déchets ménagers, 2025.
[5] Commission spéciale sur le modèle de développement, Le Nouveau Modèle de Développement, 2021.

صور من » نقص التمدن » المستفحل في المجتمع ، مظاهر تشي بفشل مختلف مؤسسات التربية على قيم العيش المشترك. أشير فقط إلى المدرسة: تم اختزال وظائف هذه المؤسسة الاجتماعية ، إلى مؤسسة امتحانية، : دروس معرفية، تليها فروض ونقطة، رسوب أو انتقال. الغاءب الأكبر هو التربية، ما يسوغ ذلك غياب مباديء علوم التربية في الممارسة المهنية. ما يهيمن هو تطبيق مقرر المواد المعرفية فقط…..