Par Zakia Laaroussi-Redactrice en cheffe-Paris
À Marseille, les planches de bois posées sur les vitrines ne sont pas de simples protections provisoires contre de nouvelles dégradations. Elles ressemblent aux paupières d’une ville qui aurait fermé les yeux pour ne plus voir ce qui lui est arrivé. Derrière elles, des rayons saccagés, des marchandises disparues et des commerçants qui se demandent si demain mérite encore qu’on ouvre boutique. Dehors, la pluie frappe les trottoirs comme si le ciel tentait de laver une nuit que l’eau seule ne saurait effacer.
Le lundi 19 octobre 2026, le centre-ville apparaissait, selon le reportage de 20 Minutes publié le lendemain, étrangement silencieux. Des commerces étaient fermés, d’autres barricadés, tandis que leurs propriétaires tentaient de comprendre ce qui les attendait avant la nouvelle mobilisation annoncée pour le samedi suivant contre la vie chère. Un chiffre a particulièrement alimenté la controverse : la préfecture de police aurait évoqué 30 000 pilleurs, une estimation qualifiée de fantaisiste par le maire de Marseille, Benoît Payan. Ce désaccord n’est pas une simple querelle statistique. Il pose une question fondamentale : qui détient le pouvoir de raconter une ville en crise, et sur quelles preuves ?
Trente mille personnes, ou un autre nombre ? Il serait imprudent de présenter cette estimation contestée comme une vérité établie, tout comme il serait abusif d’en déduire une responsabilité collective. Mais les dégradations et les pillages rapportés, eux, ont laissé des commerçants face à des pertes réelles et à une inquiétude qui ne disparaît pas avec les déclarations officielles. Lorsque la ville vacille, les chiffres doivent éclairer les faits, non les remplacer ; ils doivent permettre de comprendre, non servir à fabriquer la peur.
Dans la rue Saint-Ferréol, près du Vieux-Port, les enseignes d’Orange, de SFR et de Boulanger se devinent derrière des panneaux de bois. Jean-Bruno, qui tient depuis dix ans une boutique d’une marque marseillaise de vêtements, résume le samedi écoulé par quelques mots : « C’était un truc de fou. » Derrière cette phrase, pourtant, se cache une question immense : combien d’années faut-il pour construire un commerce que quelques heures de violence peuvent dévaster ? Et combien de peur suffit-il pour qu’un commerçant renonce à ouvrir, non parce qu’il ne veut plus travailler, mais parce qu’il ne sait plus s’il peut le faire en sécurité ?
La contradiction est brutale : une mobilisation contre la cherté de la vie finit par frapper des personnes qui subissent elles-mêmes les contraintes de cette cherté. Le petit commerçant n’incarne pas nécessairement la richesse, le salarié privé de revenus par une fermeture n’est pas un adversaire social et le client qui achète près de chez lui n’est pas extérieur à cette équation. Lorsque le pillage devient un mode d’expression, la facture retombe souvent sur ceux qui disposent du moins de moyens pour l’assumer.
Faut-il pour autant renoncer à interroger les causes de la colère ? Certainement pas. Condamner les pillages ne dispense pas l’État d’examiner les conditions qui rendent les mobilisations contre le coût de la vie si explosives. La politique doit reconnaître qu’un sentiment durable d’impuissance économique, lorsqu’il s’accumule sans perspective, peut devenir une matière inflammable. Mais comprendre la colère ne signifie pas la sacraliser, pas plus que protéger les commerces ne signifie ignorer les revendications sociales. Entre la justification et la répression existe une voie exigeante : celle de la justice, qui cherche les causes, sanctionne les actes et protège les victimes sans confondre leurs situations.
Le prochain samedi approche, chargé d’une question qui dépasse le nombre de manifestants ou l’ampleur du dispositif policier. Cette deuxième mobilisation permettra-t-elle de retrouver le sens politique de la protestation, ou reproduira-t-elle le même paradoxe : des citoyens dénonçant le coût de la vie tandis que des commerçants barricadent ce qui leur reste ? Personne ne peut prédire l’issue. Mais toute mobilisation doit désormais répondre à une question de responsabilité : comment défendre le droit de vivre dignement sans détruire les moyens de subsistance d’autrui ? Et comment l’État peut-il garantir la sécurité sans transformer la rue en territoire assiégé ni traiter chaque manifestant comme un suspect potentiel ?
La crise ne se résume pas au verre brisé. Elle touche la confiance, déjà fragilisée par les récits contradictoires, les chiffres incertains et les discours qui tentent de convertir le désordre en avantage politique. Lorsque les responsables publics divergent sur l’ampleur des pillages, la transparence devient une obligation. Lorsque des commerces sont détruits, l’indemnisation et la protection des moyens de subsistance doivent être des priorités concrètes, et non des arguments de communication. Lorsque les citoyens manifestent contre les prix, ignorer les causes sociales revient à différer la crise plutôt qu’à la résoudre.
Marseille sait que la mer ne restitue pas tout ce que les tempêtes emportent. Certaines choses reviennent avec la marée ; d’autres s’installent dans la mémoire. Les boutiques rouvriront peut-être, les vitrines seront remplacées, mais le commerçant n’oubliera pas facilement le fracas du verre. Le citoyen dont le pouvoir d’achat s’érode n’oubliera pas davantage le sentiment de ne pas être entendu. Entre ces deux mémoires se joue une responsabilité républicaine : ne pas opposer la sécurité à la justice sociale et ne pas laisser la justice sociale devenir le prétexte de la violence.
La ville n’a pas à choisir entre le silence et l’explosion. Elle doit inventer un troisième langage : une protestation qui préserve la dignité et les moyens de subsistance, un pouvoir qui réponde aux revendications par des actes plutôt que par de seuls avertissements, une information qui distingue les faits établis des affirmations contestées et une politique qui refuse de transformer la peur des citoyens en marchandise électorale.
À Marseille, les planches de bois ressemblent aujourd’hui aux pages fermées d’un livre dont l’histoire reste inachevée. Derrière chacune se trouve un récit de perte ; derrière chaque rue, une interrogation sur la possibilité de vivre ensemble. Le samedi prochain ne mettra pas seulement la rue à l’épreuve. Il testera la capacité collective à transformer la colère en revendication, la mobilisation en force morale et la sécurité en protection plutôt qu’en spectacle.
Car une société ne prouve pas sa justice en criant seulement, pas plus qu’un État ne prouve sa force en empêchant toute contestation. La justice commence lorsque les citoyens peuvent protester sans détruire la vie des autres, et lorsque le pouvoir accepte de les entendre avant que la ville ne soit contrainte de parler par le feu.
