Par Zakia Laaroussi, Paris
Dans la géopolitique contemporaine, les États ne se déplacent pas uniquement comme des armées ; ils avancent aussi comme des mythes anciens traversant la mémoire des peuples. L’Iran n’est pas un pays ordinaire sur la carte du monde, pas plus que les États-Unis ne sont une simple superpuissance moderne. Tous deux incarnent des récits gigantesques, des visions historiques affrontées au-dessus des ruines de siècles entiers faits d’empires, de religion, de pétrole, de peur et de domination.
Ainsi, lorsque Washington et Téhéran évoquent aujourd’hui un possible accord, il ne s’agit pas seulement de clauses techniques liées au détroit d’Ormuz, aux sanctions ou à l’enrichissement de l’uranium. Ce qui se joue dépasse largement la diplomatie immédiate : c’est une tentative de redéfinition de l’équilibre mondial à une époque où l’ordre international montre des signes d’épuisement stratégique. Le Moyen-Orient ressemble désormais à un navire mythologique traversant une mer de poudre. Chaque vague peut devenir une tempête globale, car la région n’est plus seulement un carrefour énergétique ; elle est devenue l’épicentre des batailles qui détermineront la forme du monde à venir.
Pour comprendre l’Iran moderne, il faut remonter bien avant la révolution islamique de 1979. L’Iran contemporain porte encore dans ses veines l’héritage perse des Achéménides et des Sassanides, lorsque la Perse rivalisait avec Rome pour la domination du monde antique. Les Iraniens ont appris au fil des siècles un art rare : perdre des guerres sans jamais perdre leur âme impériale. Mongols, Arabes, Turcs : tous ont envahi cette terre, mais la Perse a toujours réussi à se reconstruire culturellement et politiquement. C’est là le secret de la puissance iranienne moderne.
Téhéran ne se perçoit pas seulement comme un État-nation, mais comme le centre d’une continuité civilisationnelle allant du zoroastrisme à la révolution islamique. Même son discours religieux contient des couches profondes de mémoire perse et de conscience historique. Le conflit irano-américain apparaît ainsi comme l’affrontement de deux visions du monde :
– une vision américaine cherchant à maintenir le Moyen-Orient dans l’architecture de l’ordre libéral mondial ;
– une vision iranienne se considérant héritière d’un espace historique et spirituel refusant toute soumission totale.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont bâti un ordre mondial fondé sur la domination maritime, la puissance financière, le dollar et le contrôle des flux énergétiques. Le Golfe persique constitue depuis des décennies le cœur vital de ce système. Pourtant, Washington n’a pas toujours considéré l’Iran comme un ennemi. Dans les années 1950 et 1960, l’Iran du Shah était l’un des piliers majeurs de l’influence américaine dans la région. Mais la révolution islamique transforma brutalement cet allié stratégique en cauchemar géopolitique.
Depuis la crise des otages de 1979, les deux pays se livrent une guerre froide permanente mêlant sanctions, renseignement, guerres indirectes et affrontements idéologiques. Les États-Unis ont tenté d’asphyxier l’économie iranienne. L’Iran, lui, a cherché à épuiser l’influence américaine à travers un réseau complexe d’alliances régionales allant de l’Irak au Liban, en passant par la Syrie et le Yémen. Pourtant, malgré cette hostilité constante, aucun des deux acteurs n’a jamais voulu une guerre totale. Comme si chacun comprenait qu’une destruction complète de l’autre provoquerait l’effondrement de l’équilibre régional lui-même.
Lorsque les négociations évoquent la réouverture du détroit d’Ormuz, l’enjeu dépasse largement la circulation maritime. Ce passage étroit représente en réalité l’artère énergétique principale de la planète. Une part immense du pétrole et du gaz mondial y transite quotidiennement. Toute perturbation peut déclencher une onde de choc économique globale. L’Iran connaît parfaitement cette réalité. Depuis des décennies, Ormuz constitue pour Téhéran une arme géographique autant qu’un simple corridor maritime. Un véritable poignard géostratégique posé sur la gorge de l’économie mondiale.

L’Occident réduit souvent le programme nucléaire iranien à la question de la bombe atomique. Mais pour l’Iran, le nucléaire représente aussi un symbole de souveraineté civilisationnelle. Dans le monde postcolonial, la maîtrise nucléaire agit comme une reconnaissance implicite d’appartenance au cercle des grandes puissances. Renoncer totalement à cette ambition reviendrait, pour une partie de l’élite iranienne, à abandonner le rêve impérial lui-même. Washington redoute non seulement une bombe iranienne, mais surtout l’effondrement du système régional de dissuasion. Car une Iran nucléaire bouleverserait l’ensemble des calculs stratégiques israéliens, saoudiens et turcs.
Aucun accord irano-américain ne peut être compris sans mesurer la profondeur de l’inquiétude israélienne. Israël perçoit l’Iran comme une menace existentielle singulière. L’État hébreu s’est construit sur l’idée d’une supériorité militaire incontestable dans la région, tandis que Téhéran développe depuis des décennies une stratégie d’usure indirecte capable d’éroder cette suprématie. Ainsi, tout accord qui ne neutraliserait pas totalement le programme nucléaire iranien apparaîtra à Tel-Aviv comme un simple report de la tempête.
Lorsque le Hezbollah surgit dans les négociations, le Liban retrouve son rôle historique de laboratoire des influences régionales. Le Liban n’est pas un petit pays dans les calculs géopolitiques ; il est une version condensée de tous les conflits du Moyen-Orient. Les appartenances religieuses, les mémoires de guerre, les ambitions impériales et les fractures identitaires s’y superposent sans cesse. Tout accord entre Washington et Téhéran aura donc des conséquences profondes sur l’avenir du Hezbollah, sur l’équilibre interne libanais et peut-être même sur la forme future de l’État libanais.
La crise actuelle dépasse le seul Moyen-Orient. Elle s’inscrit dans une transformation mondiale plus vaste. Les États-Unis ne possèdent plus l’hégémonie absolue qu’ils détenaient après la chute de l’Union soviétique. La Chine s’impose progressivement comme une immense puissance économique. La Russie tente de réaffirmer sa place par la force militaire. Et le Moyen-Orient devient peu à peu un espace de compétition multipolaire. Dans ce contexte, le possible accord entre Washington et Téhéran ressemble moins à une paix durable qu’à une tentative de geler l’explosion générale en attendant la naissance du nouvel ordre mondial.
Peut-être que les négociations réussiront. Peut-être que les sanctions seront allégées, que le détroit d’Ormuz restera ouvert et que la crise nucléaire sera temporairement contenue. Mais la vérité profonde demeure : le conflit entre l’Iran et les États-Unis dépasse largement un simple désaccord diplomatique. Il s’agit d’un affrontement entre deux conceptions de l’Histoire, de la puissance et de l’avenir du Moyen-Orient. Dans un monde où les anciens empires s’épuisent tandis que de nouvelles forces émergent du chaos, cet accord ressemble à une fragile trêve philosophique suspendue au-dessus d’un volcan qui n’a jamais cessé de brûler. Et c’est précisément pour cette raison que le monde observe ces négociations comme bien davantage qu’un événement diplomatique : peut-être comme l’un des moments fondateurs du 21 ème siècle.
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