Tragédie d’une géographie inachevée

Par Zakia Laaroussi, Paris

Il existe des guerres qui naissent d’un coup de feu. D’autres naissent d’un trait d’encre tracé sur une carte par un administrateur colonial, puis abandonné au temps jusqu’à devenir une frontière, un mur invisible, une mémoire fracturée. Le conflit qui oppose aujourd’hui le Pakistan et l’Afghanistan appartient à cette seconde catégorie. Les frappes aériennes menées dans les provinces afghanes de Paktia, Paktika et Kunar ne constituent pas le commencement de cette guerre ; elles n’en sont qu’un nouveau chapitre, écrit avec la même encre que celle qui dessina jadis la Ligne Durand.

Lorsque Islamabad évoque des « frappes de précision » contre des positions attribuées aux talibans pakistanais, elle mobilise le vocabulaire classique de la raison d’État. Kaboul, de son côté, parle de dizaines de morts, parmi lesquels des civils. Entre ces deux récits se glisse une vérité plus ancienne que les communiqués officiels : la guerre possède toujours deux langages, celui de la stratégie et celui de la souffrance. Le premier parle de cibles ; le second parle de visages. Réduire cette confrontation à une simple opération antiterroriste serait pourtant une erreur d’analyse. Ce qui se joue dépasse largement la question sécuritaire. C’est une lutte entre deux conceptions de la frontière. Pour le Pakistan, celle-ci constitue le fondement intangible de sa souveraineté. Pour une partie de la mémoire politique afghane, la Ligne Durand demeure l’héritage inachevé d’un partage colonial imposé en 1893, séparant tribus, familles et territoires sans jamais convaincre les consciences.

La montagne, elle, ignore les cartes. Les tribus pachtounes continuent de vivre dans un espace humain que les États modernes peinent à enfermer dans leurs catégories administratives. Là réside l’un des grands paradoxes géopolitiques de cette région : la nature refuse les frontières que la politique prétend sacraliser. Après le retour des talibans au pouvoir en 2021, Islamabad espérait voir émerger à Kaboul un voisin idéologiquement proche et stratégiquement coopératif. Cette espérance reposait cependant sur une confusion fondamentale : partager certaines références religieuses ne signifie pas partager les mêmes intérêts nationaux. L’histoire enseigne que les États survivent moins grâce aux idéologies qu’à leurs calculs de puissance.

Le Pakistan affronte aujourd’hui un mouvement, le Tehrik-e-Taliban Pakistan, qui s’est développé dans un environnement régional auquel sa propre politique sécuritaire a longtemps contribué. L’ironie de l’histoire est constante : les instruments forgés pour servir une stratégie finissent souvent par remettre en cause leurs créateurs. Hegel rappelait que l’histoire avance par ses contradictions ; l’Asie du Sud en offre une démonstration presque pédagogique. Les talibans afghans sont eux aussi confrontés à une contradiction existentielle. Ils souhaitent être reconnus comme un gouvernement responsable tout en refusant d’apparaître comme les fossoyeurs des mouvements armés qui leur sont proches idéologiquement. Gouverner exige des compromis que les révolutions supportent rarement. L’exercice du pouvoir dissipe toujours une partie du romantisme révolutionnaire.

Cette guerre révèle ainsi l’effondrement d’une illusion largement répandue après le retrait américain : celle selon laquelle la disparition de l’intervention occidentale ouvrirait mécaniquement une ère de stabilité. Les armées étrangères sont parties, mais les questions fondamentales sont demeurées intactes : qui détient le monopole de la violence ? Qui incarne véritablement la légitimité politique ? Comment construire un État lorsque les solidarités tribales précèdent les institutions nationales de plusieurs siècles ? L’impact dépasse d’ailleurs largement les deux protagonistes. La Chine observe avec inquiétude toute instabilité susceptible de fragiliser ses corridors économiques. La Russie sait, par expérience historique, que les secousses afghanes débordent rarement de leurs frontières. L’Iran redoute les conséquences humanitaires et sécuritaires d’un embrasement prolongé. Quant à l’Inde, chaque tension sur le front occidental pakistanais modifie inévitablement les équilibres stratégiques du sous-continent.

Le danger le plus profond n’est pourtant pas seulement militaire. Il réside dans l’habitude. Les conflits finissent par devenir des événements ordinaires, absorbés par le flux incessant de l’actualité mondiale. Le jour où la mort cesse de scandaliser, ce n’est pas seulement une société qui s’épuise ; c’est la conscience humaine qui s’émousse. Thomas Hobbes affirmait que l’homme est un loup pour l’homme. Notre siècle pourrait ajouter une variante plus tragique : l’homme est devenu le cartographe de son semblable, dessinant des frontières avant de tuer ceux qui les traversent. Nietzsche avertissait que celui qui combat les monstres doit prendre garde à ne pas leur ressembler. Les États, eux aussi, semblent oublier cette leçon lorsque la sécurité devient une fin qui dévore toutes les autres.

Au fond, ce conflit ne porte pas uniquement sur des positions militaires ou sur quelques kilomètres de territoire. Il interroge la possibilité même de l’État moderne dans une région où la mémoire tribale demeure plus ancienne que les constitutions et où les frontières sont plus récentes que les peuples. Cette guerre ne trouvera probablement pas son dénouement dans les bombardements ni même autour des tables de négociation. Elle prendra fin lorsque la sécurité cessera d’être pensée comme la capacité de détruire l’ennemi pour devenir la capacité de construire un avenir commun. Une bombe peut réduire une position au silence ; elle ne persuadera jamais un enfant que la paix naît des ruines.

Ainsi, le drame pakistano-afghan apparaît moins comme une guerre de circonstance que comme la répétition obstinée d’une histoire inachevée. Les frontières peuvent diviser les territoires ; elles ne parviennent jamais à enfermer les mémoires. Et l’histoire, fidèle à sa propre logique, trouve toujours un passage là où les hommes croient avoir définitivement fermé les portes.

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