Par George Milosan, Politologue-Bucaresten ( collaboration avec focusmediterraneo.it)
Au début de ce mois, les Nations unies, réunies à New York, ont procédé à l’élection des membres non permanents du Conseil de sécurité pour le mandat 2027-2028. Au sein du groupe « Europe occidentale et autres États » (WEOG), auquel reviennent deux sièges, l’Allemagne, le Portugal et l’Autriche étaient candidates. Le Portugal a obtenu 134 voix, l’Autriche 131, tandis que l’Allemagne n’a recueilli que 104 suffrages. Pour la première fois de son histoire, Berlin échoue ainsi à entrer au Conseil de sécurité. Jusqu’à présent, chacune de ses six candidatures s’était soldée par une élection.
L’anatomie d’une défaite diplomatique
Le Conseil de sécurité demeure l’organe chargé du maintien de la paix et de la sécurité internationales, du moins en théorie. Créé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il rassemble quinze membres : cinq permanents disposant d’un droit de veto – la Russie, les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et la Chine- ainsi que dix membres élus pour un mandat de deux ans. Dans cette première partie, puis dans la seconde, l’auteur entend analyser les causes apparentes mais aussi les ressorts plus discrets de cette défaite historique de la diplomatie allemande, ainsi que ses conséquences pour le gouvernement du chancelier Friedrich Merz, à un moment où les guerres et les crises régionales redessinent les équilibres internationaux. L’Allemagne a perdu la tribune diplomatique qu’elle ne pouvait se permettre de laisser échapper.
Les répercussions du soutien à l’Ukraine et la contre-offensive diplomatique de Moscou
La première explication tient au positionnement géopolitique assumé de Berlin dans la guerre en Ukraine. En apportant un soutien militaire, financier et politique massif à Kiev, l’Allemagne s’est imposée comme l’un des piliers du camp occidental, mais elle est également devenue une cible privilégiée des campagnes diplomatiques menées par la Russie au sein de l’Assemblée générale des Nations unies. Selon cette analyse, Moscou a efficacement mobilisé ses réseaux d’influence, notamment auprès de plusieurs partenaires des BRICS et de nombreux États du Sud global, afin d’affaiblir la candidature allemande. Pour une partie importante des pays non alignés sur l’Occident, l’adhésion totale de Berlin à l’agenda sécuritaire occidental a été perçue comme un signe de partialité incompatible avec la fonction d’arbitre et de médiateur attendue d’un membre non permanent du Conseil de sécurité.
La politique de la Zeitenwende n’a pas convaincu toute l’Europe
Cette situation s’est trouvée aggravée par les réserves suscitées par le vaste programme allemand de réarmement lancé en 2022 sous le nom de Zeitenwende. L’augmentation spectaculaire des dépenses militaires et l’ambition affichée de construire la plus puissante armée conventionnelle de l’Union européenne ont ravivé, chez certains partenaires européens, des inquiétudes historiques relatives à une éventuelle prépondérance militaire allemande. Ainsi, l’effet combiné de l’isolement diplomatique entretenu par la Russie auprès des pays du Sud et des réticences discrètes de plusieurs États européens a progressivement fragilisé la candidature allemande lors du scrutin secret organisé aux Nations unies.
Le dilemme de la « responsabilité particulière » envers Israël
La deuxième dimension de cet échec réside dans la doctrine politique allemande, profondément marquée par la mémoire de la Shoah. Celle-ci fonde ce que Berlin qualifie de « responsabilité particulière » (Staatsräson) envers la sécurité et l’existence de l’État d’Israël, principe considéré comme intangible dans la politique étrangère de la République fédérale. Cependant, l’application de cette doctrine aux conflits de Gaza et du Liban a placé la diplomatie allemande dans une position particulièrement délicate. Soucieuse de concilier son engagement historique envers Israël avec le respect du droit international humanitaire, tout en faisant face à la progression électorale de l’extrême droite sur son territoire, Berlin a adopté des positions souvent jugées hésitantes ou contradictoires par une partie de la communauté internationale.
Le coût politique de l’ambiguïté dans le Sud global
Cette prudence diplomatique et la grande nuance des déclarations allemandes sur le conflit au Moyen-Orient ont nourri une incompréhension croissante parmi de nombreux États membres de l’Assemblée générale. Pour une large partie des pays du Sud global, l’attitude allemande a été interprétée comme un manque de fermeté dans la défense universelle des droits humains, affaiblissant ainsi le capital moral dont Berlin bénéficiait auparavant. Les adversaires géopolitiques de l’Allemagne ont dès lors exploité cette situation en transformant cette retenue diplomatique en argument politique contre sa candidature.
Les faiblesses de la campagne allemande
Enfin, selon le ministre allemand des Affaires étrangères Johann Wadephul, une troisième explication réside dans la conduite même de la campagne électorale, marquée par un excès de confiance au sein de la diplomatie allemande. Forte de ses six précédents succès au Conseil de sécurité, l’Allemagne semblait convaincue que son prestige international et sa puissance économique suffiraient à assurer son élection. Pendant que Berlin tardait à engager un véritable travail de lobbying, le Portugal et l’Autriche menaient, dès les premiers mois, une campagne diplomatique méthodique, personnalisée et particulièrement active auprès des États membres, prenant ainsi une avance décisive dans la conquête des voix.
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