Abderrahmane Mekkaoui, Expert en géopolitique, sécurité internationale et études stratégiques- Paris
Dans les grandes crises internationales, les conflits ne se jouent pas uniquement sur les mers, dans les airs ou sur les champs de bataille. Ils se décident d’abord dans les sphères politiques, là où se fixent les limites de l’escalade et les conditions d’un éventuel retour au calme. La véritable « ligne rouge » n’est donc pas nécessairement celle qui relie deux états-majors, mais celle qui permet aux dirigeants de préserver le contrôle de la crise.
À première vue, on pourrait penser qu’un canal direct entre le Corps des gardiens de la révolution islamique et la Ve Flotte américaine, déployée dans le Golfe, constituerait le moyen le plus efficace d’éviter un affrontement. En réalité, une telle architecture est peu compatible avec les impératifs politiques des deux capitales. Depuis 2019, Washington considère le Corps des gardiens de la révolution comme une organisation terroriste, tandis que Téhéran refuse toute forme de légitimation politique de la présence militaire américaine dans la région. L’ouverture d’une ligne officielle entre les deux institutions reviendrait, au moins symboliquement, à reconnaître un interlocuteur que chacun s’efforce publiquement de délégitimer.
À cela s’ajoute une réalité souvent négligée : les militaires exécutent les décisions, ils ne définissent pas la stratégie nationale. En Iran, les choix majeurs en matière de sécurité relèvent des plus hautes autorités politiques et religieuses. Aux États-Unis, les commandements régionaux appliquent les orientations arrêtées par le Pentagone et la Maison-Blanche. Dans ces conditions, une conversation entre officiers ne peut résoudre une crise dont les ressorts sont essentiellement politiques. C’est précisément pourquoi les messages les plus sensibles transitent généralement par des responsables politiques de premier plan ou par des médiateurs disposant de la confiance des deux parties. Ces canaux offrent un double avantage : ils permettent de transmettre des signaux stratégiques clairs tout en laissant à chaque camp la possibilité de préserver son discours interne et sa crédibilité auprès de son opinion publique.
L’histoire récente des relations américano-iraniennes montre d’ailleurs que les périodes de forte tension n’ont jamais empêché l’existence de voies de communication discrètes. Des États tiers ont régulièrement joué le rôle d’intermédiaires afin de limiter les risques de mauvaise interprétation et d’éviter qu’un incident tactique ne dégénère en confrontation régionale. Cela ne signifie pas pour autant que les forces militaires évoluent dans un vide communicationnel. Des procédures techniques existent pour prévenir les collisions en mer ou désamorcer un incident immédiat. Les fréquences internationales de sécurité maritime, les protocoles de navigation et certains mécanismes de déconfliction permettent de gérer l’urgence opérationnelle. Toutefois, ces outils n’ont pas vocation à négocier une crise ; ils servent uniquement à empêcher qu’une erreur de calcul ne provoque une escalade incontrôlée.
En définitive, la gestion de la rivalité entre Washington et Téhéran repose sur une distinction fondamentale : les militaires administrent les opérations, mais les responsables politiques déterminent le niveau acceptable de confrontation. Les premiers déplacent les pièces sur l’échiquier ; les seconds en définissent les règles. C’est pourquoi, même lorsque la tension atteint son paroxysme, les véritables lignes rouges demeurent avant tout politiques. Elles constituent moins un instrument de dialogue qu’un mécanisme de contrôle destiné à empêcher que les logiques militaires ne prennent le pas sur la décision stratégique. Tant que cette hiérarchie est préservée, les deux adversaires peuvent maintenir une posture de fermeté tout en réduisant le risque qu’un incident local ne se transforme en guerre ouverte.
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