Le ballon devient plus dangereux qu’une arme

Par Zakika Laaroussi, Paris

Il existe des instants où l’Histoire cesse de faire du bruit. Elle ne défile plus dans les rues, ne renverse plus les palais, ne fracasse plus les statues. Elle revêt un costume sombre, prend place derrière un bureau de magistrat et parle avec la voix parfaitement calme du droit. C’est alors que surgit la question la plus dérangeante de toutes : la justice est-elle seulement une institution, ou devient-elle parfois le langage par lequel le pouvoir raconte sa propre vérité ?

L’affaire du journaliste sportif français Christophe Gleizes dépasse depuis longtemps le cadre d’un dossier judiciaire. Elle ne raconte plus seulement le destin d’un homme condamné à une lourde peine de prison après un travail d’enquête en Algérie. Elle raconte surtout notre époque, celle où les frontières entre l’information, la sécurité, la raison d’État et la liberté deviennent si poreuses qu’elles finissent par se confondre. À première vue, tout paraît presque absurde. Un journaliste spécialisé dans le football quitte la France pour enquêter sur la mort d’un joueur camerounais survenue plusieurs années auparavant. Quelques mois plus tard, il devient lui-même le protagoniste d’une affaire politique internationale. L’enquêteur cesse d’observer le récit ; il devient le récit.

Le paradoxe est immense. Le football est censé être le territoire de l’émotion, de la compétition et de la célébration populaire. Pourtant, dès qu’il touche aux passions nationales, il cesse d’être un simple jeu. Depuis longtemps déjà, les États ont compris que les stades produisent davantage de mémoire collective que certaines institutions. Une victoire construit parfois davantage de légitimité qu’un discours officiel. Une défaite peut fissurer des certitudes que des années de propagande n’avaient jamais ébranlées. George Orwell écrivait que « le sport, c’est la guerre moins les coups de feu ». Il n’imaginait sans doute pas qu’un siècle plus tard, cette guerre symbolique deviendrait aussi une guerre pour le contrôle du récit. Car toute cette affaire tourne finalement autour d’une question presque philosophique : qui possède le droit de raconter une histoire ?

La version officielle concernant la mort du footballeur Albert Ebossé existe depuis des années. Pourtant, comme souvent dans les grandes tragédies contemporaines, une version officielle ne met jamais définitivement fin aux interrogations. Elle les suspend. Elles demeurent en arrière-plan, semblables à des braises sous la cendre. C’est précisément le rôle du journaliste : revenir là où l’on affirme que tout est déjà expliqué. Or c’est souvent à cet instant que commence le conflit avec le pouvoir.

Les tyrannies de l’Antiquité redoutaient les philosophes. Les monarchies absolues craignaient les pamphlétaires. Les régimes modernes se méfient davantage encore des journalistes, parce qu’ils manipulent une matière infiniment plus dangereuse que les armes : les faits. Socrate ne fut pas condamné parce qu’il menaçait militairement Athènes. Il fut condamné parce qu’il posait des questions. Galilée ne fut pas inquiété parce qu’il détruisait l’Église, mais parce qu’il déplaçait la Terre. Spinoza fut excommunié parce qu’il refusait que la vérité soit prisonnière d’une autorité. Soljenitsyne ne renversa aucun gouvernement ; il écrivit. L’Histoire semble répéter inlassablement la même leçon : les pouvoirs survivent souvent aux opposants, mais ils supportent difficilement ceux qui interrogent la version officielle des choses.

Il convient toutefois de conserver une exigence intellectuelle essentielle. Une condamnation judiciaire ne peut être analysée sérieusement sans distinguer les éléments établis des interprétations politiques. Les autorités algériennes affirment avoir appliqué leur législation, notamment en matière de contacts avec une organisation qu’elles considèrent comme terroriste. À l’inverse, la famille du journaliste, ses avocats et de nombreuses organisations internationales de défense de la liberté de la presse estiment que les poursuites sont sans fondement et que le travail journalistique est assimilé, à tort, à une activité criminelle.

Entre ces deux récits se trouve précisément l’espace où devrait prospérer une justice pleinement indépendante. C’est là que réside le véritable enjeu. Lorsque la confiance disparaît, chaque jugement cesse d’être uniquement juridique. Il devient un symbole politique. Et les symboles voyagent infiniment plus vite que les décisions de justice. La mobilisation internationale autour de Christophe Gleizes en apporte une démonstration spectaculaire. Voir une chaise vide réservée à un journaliste dans les tribunes d’une Coupe du monde n’est pas seulement un geste de solidarité. C’est une métaphore. Elle rappelle que l’absence peut parfois devenir plus visible que toutes les présences.

Il existe une ironie presque borgésienne dans cette histoire. Un homme parti couvrir le football devient lui-même un événement mondial du football. Non pour un reportage, mais pour son absence. Non pour un article, mais parce qu’il ne peut plus écrire librement. C’est peut-être là que commence la littérature. Car Kafka nous avait déjà avertis : le véritable labyrinthe n’est pas celui dont on ignore la sortie ; c’est celui dont on finit par oublier l’entrée.

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