Par Zakia Laaroussi, Paris
Les nations ne se meuvent presque jamais par pure vertu. Elles avancent sous la pression de la peur, de l’intérêt, de la survie. La politique n’est souvent que l’instinct de conservation habillé d’un langage diplomatique. Dès lors, lorsque Paris entrouvre une porte longtemps fermée et que Washington réévalue ses équilibres, la véritable question n’est pas : pourquoi l’Occident revient-il vers la Syrie ? Mais plutôt : qu’est-il arrivé au monde pour que le chemin vers la sécurité européenne repasse par Damas ?
L’histoire, écrivait Hegel, ne se répète pas ; elle enseigne aux hommes à renouveler leurs erreurs sous des noms différents. Le Moyen-Orient, lui, semble défier cette maxime. Ici, la géographie ne disparaît jamais. Elle change simplement de costume. Pendant des années, la Syrie fut perçue comme un problème à contenir davantage que comme un acteur à réintégrer. Pourtant, les réalités stratégiques ont fini par imposer une évidence : les flux d’armes, les réseaux régionaux, les rivalités entre puissances et la lutte contre les espaces de non-droit replacent inévitablement la Syrie au centre de l’échiquier.
Dans cette perspective, les discussions sur la limitation des transferts d’armes liés à l’influence iranienne ou sur l’équilibre sécuritaire régional ne constituent qu’une pièce d’un puzzle beaucoup plus vaste. Les États poursuivent rarement un seul objectif ; ils cherchent à résoudre plusieurs équations simultanément. Une autre interrogation s’impose alors : la personnalité du président syrien Ahmed al-Charaa joue-t-elle un rôle ?

Il serait excessif d’y voir l’unique moteur de cette évolution. Mais il serait tout aussi réducteur d’affirmer qu’elle est sans importance. L’histoire montre que les individus ne créent pas seuls les tournants ; ils deviennent parfois le visage à travers lequel les transformations deviennent politiquement possibles. Lorsqu’un contexte stratégique évolue, les puissances cherchent aussi des interlocuteurs capables d’incarner une nouvelle phase de dialogue. Pour certains acteurs occidentaux, Ahmed al-Charaa pourrait apparaître comme une personnalité avec laquelle certains dossiers sécuritaires ou diplomatiques sont envisageables. Cela ne signifie ni convergence totale, ni alliance durable.
La politique internationale connaît les intérêts bien mieux que les fidélités. La France conserve avec la Syrie une mémoire historique particulière. Son regard dépasse la seule conjoncture. Dans un Proche-Orient où les rapports de force se recomposent rapidement, retrouver une capacité d’influence représente aussi un enjeu européen. Les États-Unis, quant à eux, raisonnent avant tout en termes d’équilibre stratégique. Une capitale devient importante lorsqu’elle contribue à réduire les risques, à contenir des adversaires ou à limiter les foyers d’instabilité.

Nous assistons ainsi au retour du réalisme politique. Les États demandent moins : « Qui êtes-vous ? » que : « Que pouvez-vous apporter à la stabilité régionale ? » Réintroduire progressivement la Syrie dans certains espaces diplomatiques européens ne signifierait donc pas nécessairement une réhabilitation morale. Ce serait davantage la reconnaissance que les vides géopolitiques finissent toujours par être occupés. Comme l’écrivait Ibn Khaldoun, le pouvoir repose sur les solidarités ; notre époque ajoute que ces solidarités prennent désormais la forme de réseaux d’intérêts. Un dirigeant peut ouvrir une porte. Mais c’est la géographie qui la franchit. Il peut modifier le ton. Mais ce sont les rapports de force qui transforment les décisions. Et si l’Europe regarde de nouveau vers Damas, c’est peut-être moins parce que la Syrie a changé que parce que le monde, lui, n’est plus celui d’hier.
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