L’Iran à l’heure des généraux

Par Pr. Abderrahmane Mekkaoui, Expert en géopolitique, sécurité internationale et études stratégiques- Paris

Par-delà les communiqués officiels, les cérémonies protocolaires et les discours idéologiques, le véritable pouvoir iranien s’est toujours construit dans un espace plus discret : celui où se rencontrent l’appareil militaire, les services de sécurité et l’autorité religieuse. Depuis la révolution de 1979, la République islamique n’a jamais été gouvernée par les seules institutions visibles ; elle repose sur un équilibre complexe entre légitimité théologique, puissance militaire et arbitrage politique.

Dans cette lecture, le retour du général Mohsen Rezaei au premier plan, tel qu’il est présenté par certaines analyses, dépasse largement le parcours d’un ancien commandant. Il pourrait symboliser une évolution plus profonde : celle d’un système qui, confronté à une pression extérieure sans précédent et à une instabilité régionale durable, privilégie de nouveau les profils issus du champ militaire.

Si cette configuration se confirme, il ne s’agirait pas simplement d’une nomination. Ce serait un message stratégique. Car Mohsen Rezaei appartient à cette génération d’hommes façonnés par la guerre Iran-Irak, celle qui considère que la survie de l’État précède toute autre considération politique. Pour ces officiers, la diplomatie demeure un instrument, mais jamais une garantie ; la sécurité nationale reste la véritable matrice de la décision. Cette culture stratégique explique pourquoi Rezaei est souvent présenté comme l’un des architectes de la doctrine de la « guerre asymétrique », doctrine qui a profondément influencé la pensée militaire iranienne durant les quatre dernières décennies.

Dans cette perspective, une question fondamentale mérite d’être posée : L’Iran est-il encore gouverné par une logique révolutionnaire… ou est-il désormais administré selon une logique de forteresse assiégée ? Cette interrogation dépasse la personne de Rezaei. Elle renvoie à l’évolution même de la République islamique. Au fil des décennies, chaque crise majeure a renforcé le poids des institutions sécuritaires. Les sanctions économiques, les assassinats ciblés de responsables militaires et scientifiques, les affrontements indirects avec Israël et les États-Unis, ainsi que les tensions régionales, ont progressivement déplacé le centre de gravité du pouvoir. Plus les menaces se multiplient, plus l’autorité tend à se concentrer entre les mains des structures militaires.

Ce phénomène n’est d’ailleurs pas propre à l’Iran. L’histoire montre qu’en période de forte insécurité, les États accordent spontanément davantage d’influence aux appareils de défense. La différence iranienne réside dans le fait que cette militarisation s’inscrit dans une architecture institutionnelle où les Gardiens de la révolution occupent déjà une place économique, politique et idéologique considérable. Dans ce contexte, le rôle attribué à Mohsen Rezaei par certaines analyses apparaît moins comme celui d’un simple conseiller que comme celui d’un homme chargé d’assurer la continuité stratégique.

Autrement dit, il ne représenterait pas uniquement une personnalité ; il incarnerait une mémoire. La mémoire d’une génération convaincue que l’Iran ne peut survivre qu’en restant constamment prêt à l’affrontement. Mais cette lecture soulève une autre question, plus profonde encore. Peut-on gouverner durablement un pays selon une logique de guerre permanente ? Car une doctrine sécuritaire produit naturellement des réflexes sécuritaires. Elle privilégie la cohésion interne, réduit les marges de compromis et considère souvent toute concession comme une faiblesse potentielle.

À court terme, cette logique peut renforcer la stabilité du régime. À long terme, elle risque cependant de réduire les espaces de dialogue politique et d’alimenter une économie entièrement subordonnée aux impératifs stratégiques. L’économie constitue précisément l’autre variable essentielle. Aucun État ne peut durablement soutenir une confrontation prolongée sans en payer le prix. Inflation, dépréciation monétaire, isolement financier, réduction des investissements étrangers : ces réalités exercent une pression constante sur les équilibres internes.

Ainsi, chaque décision militaire possède désormais une traduction économique. Et chaque choix économique devient une décision stratégique. C’est peut-être là que réside la véritable transformation de l’Iran contemporain. La frontière entre politique, économie et sécurité tend à disparaître. Le général devient économiste. Le diplomate devient stratège. Et l’économie nationale se trouve pensée à travers le prisme de la résilience plutôt que de la croissance. Si l’analyse attribuant à Mohsen Rezaei un rôle central auprès de la plus haute autorité iranienne devait se confirmer, elle traduirait moins l’ascension d’un homme que celle d’une génération entière.

La génération des vétérans de la guerre. Celle qui continue de considérer que la République islamique ne se protège pas seulement par la diplomatie, mais avant tout par l’équilibre de la dissuasion. L’histoire enseigne pourtant une leçon constante. Les empires ne disparaissent pas uniquement sous les coups de leurs adversaires. Ils s’affaiblissent aussi lorsqu’ils finissent par regarder le monde exclusivement à travers le prisme de la sécurité. Toute puissance a besoin d’une armée. Mais aucune nation ne peut durablement vivre comme si chaque journée annonçait la suivante sous le signe de l’état d’urgence. C’est peut-être là le véritable enjeu de l’Iran contemporain. Non pas savoir qui conseille le pouvoir. Mais comprendre quelle conception du pouvoir est en train de s’imposer.

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